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Comment une entreprise de Colmar sest retrouvée dans le viseur de la justice pour ses composants potentiellement utilisés par larmée israélienne

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La multinationale Timken, dont la branche Europe est installée à Colmar, a été assignée en justice par une association de juristes pour “violation massive du droit international humanitaire”. L’association assure que des composants fabriqués dans le Haut-Rhin sont destinés à équiper des chars utilisés à Gaza ou dans le sud-Liban..

Tout a commencé dans l’humidité du port d’Anvers au début de l’été, en 2025. Les autorités flamandes bloquent et inspectent alors un conteneur appartenant au géant du transport maritime MSC, situé sur le quai 1742. Sa destination : le port israélien d’Ashdod. À l'intérieur, les douaniers découvrent notamment trois palettes de roulements à rouleaux coniques.

Ces pièces, fabriquées en France à Colmar par l’entreprise Timken Europe, peuvent aussi bien être utilisées pour équiper des roues de véhicules civils… que pour renforcer les systèmes de transmission d’un char de combat.

Et c’est là que se trouve le cÅ“ur du problème. Dans une enquête publiée le 7 juin, le journal d’investigation DeMorgen assure détenir des documents confidentiels indiquant que le destinataire de ce conteneur est Ashot Ashkelon Industries, un fabricant israélien de composants aérospatiaux et de défense qui a signé ces deux dernières années des contrats de dizaines de millions d’euros avec l’armée israélienne.

Un communiqué du ministère de la Défense israélien évoque par exemple le 26 février un dernier contrat avec Ashot Ashkelon pour équiper les chars Merkava, pivots de l’arsenal blindé d’Israël notamment au cours de leurs opérations urbaines dans la bande de Gaza ou, plus récemment, au sud du Liban.

Après la découverte de ces pièces et l’immobilisation du conteneur, plusieurs ONG belges engagent une procédure contre le gouvernement flamand, car la loi interdit l’exportation de pièces vers les pays en guerre. Le 17 juillet 2025, le tribunal de première instance de Bruxelles ordonne que le conteneur concerné reste bloqué en raison du “risque sérieux d’utilisation militaire“. Ce jugement vise principalement l’action des autorités flamandes, pas directement l’entreprise Timken. Mais il confère une visibilité internationale à l’affaire des roulements produits à Colmar.

L’histoire éveille par exemple l’attention de Jurdi, une association de juristes créée pour “promouvoir le respect et l’application du droit international dans le contexte du conflit israélo-palestinien”. Pendant des mois, ces avocats épluchent les registres et les bilans de l’entreprise afin d’établir factuellement les liens indirects entre Timken et l’armée israélienne. “Il faut savoir que les entreprises privées ne font pas ce qu’elles veulent : elles ont une responsabilité à la fois morale et légale, explique Grégory Thuan dit Dieudonné, avocat spécialiste du droit humanitaire établi à Strasbourg, et représentant de Jurdi dans le Grand Est. Il y a notamment un devoir de vigilance et de diligence sur l’utilisation de leurs produits.”

L’association souhaite obtenir la nullité des contrats commerciaux conclus entre Ashot Ashkelon Industries et Timken Europe, ainsi que la “cessation immédiate des livraisons” et l’interdiction de “toute relation commerciale future entre les parties concernées”.

(Timken) ne se préoccupe pas de l’usage qui peut être fait de son produit, alors qu’elle a cette responsabilité

Grégory Thuan dit Dieudonné, de l’association Jurdi

Les composants fabriqués par Timken peuvent être considérés comme du matériel critique dans le fonctionnement d’armes offensives utilisées par l’armée israélienne, qui je le rappelle, est accusée par Nations unies de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité“, estime Me Thuan. Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant font effectivement l’objet de mandats d’arrêts internationaux émis par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité, tandis que l’Etat d’Israël a été accusé de crimes contre l’Humanité et le Hamas de crimes de guerre par l’ONU.

Nous ne pouvons pas dire que l’entreprise contribue à des crimes de guerre consciemment, mais nous sommes convaincus qu’elle ne s’en préoccupe pas, qu’elle ne fait pas le moindre effort pour prévenir cet usage par ses clients, alors qu’elle en a la responsabilité, ajoute Grégory Thuan. Et cela heurte l’ordre public international.”

Contactée, l’entreprise Timken Europe a indiqué que la plainte déposée par Jurdi contenait des “inexactitudes significatives qui dénaturent les faits“. Elle ajoute qu’elle fera “valoir ses arguments par les voies judiciaires appropriées“. Plusieurs sources syndicales ont été sollicitées, sans retour à l’heure de publication de l’article. Une première audience est prévue au tribunal judiciaire de Colmar le 6 octobre prochain.

L’association Jurdi, qui s’est formée en 2024 “à cause du ‘silence’ de la Société française de droit international sur les crimes de guerre commis par Israël”, selon Me Thuan, n’en est pas à son premier combat judiciaire contre une entreprise française commerçant avec Israël. Le fabricant de composants de munition Eurolinks a également été assigné en justice en novembre 2025 pour des contrats signés avec deux entreprises israéliennes d’armement. Le procès, qui devait se tenir initialement fin mars 2026, a été renvoyé à une date ultérieure.