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Disclosure Day – Il était une fois le cinéma

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Le trente-sixième long métrage du cinéaste semble reposer sur un malentendu. Dans l'œuvre du réalisateur, l'extraterrestre a toujours incarné une figure de réconciliation. Pour le jeune Spielberg, le traumatisme de la séparation de ses parents a très tôt trouvé dans cette imagerie un exutoire cathartique : fonction analysée et documentée au fil des décennies, avant d'être reconnue par le cinéaste lui-même.

La genèse de cet imaginaire spielbergien, de longue date intégré à l'inconscient collectif, a été récemment reprise dans The Fabelmans (2023), film marquant mais peut-être trop appliqué et conscient de lui-même. Sur le dévoilement de son univers intime, E.T. (1982), Rencontres du troisième type (1977), voire A.I. Intelligence artificielle (2001), nous semblent toucher à une vérité autobiographique plus profonde. De fait, c'est d'abord à travers la science-fiction que le cinéaste a excellé à conjurer ses hantises et célébrer les noces féériques de l'instinct et la raison, de l'art et la technique – autrement dit : de la figure de la mère et la figure du père.

Exception notable : La Guerre des mondes (2005), point de convergence des émotions individuelles et collectives marquées par le traumatisme post-11 septembre. Au-delà des ravages matériels : une dévastation de l'innocence enfantine. D'où un condensé de spectacle et de terreur, serti dans une des mises en scène les plus sidérantes jamais déployées par Spielberg – quoi qu'on puisse penser de la littéralité maladroite de l'adaptation du roman d'Herbert Georges Wells.

Dans ce contexte, Disclosure Day produit l'effet d'une boucle qui se referme, mais aussi d'une régression. Comment le cinéaste, explicitement conscient du rôle de l'alien dans sa création, peut-il avec une telle innocence faire comme si rien n'avait été déconstruit ? Et livrer à un public désormais blasé un récit de paranoïa où les préoccupations intimes et les réalités collectives se télescopent puis coïncident comme par magie ? L'arc narratif semble appartenir à une autre époque, celle de la série X-Files dans les années 1990. Sa naïveté apparente frappe d'autant plus au souvenir des nouveaux archétypes déclinés sur grand écran ces dernières années. Dans Premier Contact (Denis Villeneuve, 2016), en particulier, la matrice spielbergo-kubrickienne était actualisée avec une rigueur plastique et une subtilité conceptuelle n'excluant pas, au contraire, humanité et émotion.

La source de cette régression : peut-être, au crépuscule de sa carrière, le souhait d'un vieil homme de revenir à la source. Souhait compréhensible et touchant. D'autant qu'il s'exerce non par un geste de repli égoïste, mais par un spectacle généreux, égrenant des séquences où le sens spatial et dramaturgique du vétéran de Hollywood fait merveille. Pendant 2h20, semble pulser un désir éperdu du cinéaste de quatre-vingts ans de rester dans la course. Course à la popularité et au spectaculaire, que l'auteur des Les Dents de la mer (1975) et de la série Indiana Jones a lui-même impulsée puis nourrie depuis un demi-siècle. Et à laquelle fatalement, un jour ou l'autre, le passage du temps devra mettre un terme.

Or, entre héritage hitchcockien et velléités de blockbuster, le film ne va pas tout à fait au bout de sa promesse de grand spectacle. Certes, les miroitements de la photographié signée Janusz Kaminski confèrent un relief aux décors les plus familiers. S'y ajoutent d'amples mouvements de caméra et une saturation de reflets et d'écrans typiques de l'auteur. Mais dans l'ensemble, sur le plan formel, Disclosure Day reste en retrait d'autres films de Spielberg, et notamment Minority Report (2002), avec lequel les échos abondent : courses poursuites effrénées, violence complotiste, rôle des aliens dévolu aux précogs, et enfance brisée, convoquée par une maison familiale réceptacle de souvenirs où palpite peut-être la part la plus fragile du sentimentalisme spielbergien. A ce titre les séquences centrales de la reconstitution du pavillon d'enfance du personnage joué par Emily Blunt comptent parmi les plus belles de l'œuvre récente du réalisateur. Difficile de ne pas penser à Nostalghia (Andrei Tarkovski, 1983) (à ceci près qu'un entrepôt désaffecté se substitue à la cathédrale en ruines) et plus encore à Interstellar (Christopher Nolan, 2014) (où Spielberg a été impliqué à l'origine). Principale singularité, dont le spectateur sera libre de s'émouvoir, se moquer ou se lasser : l'imagerie animale et la reprise d'une célèbre comptine convoquent une des inspirations les plus fondatrices du cinéaste – à savoir Walt Disney.

On peut déplorer qu'avec Disclosure Day, Spielberg n'arpente plus de territoires nouveaux pour lui, à l'exemple de ses deux derniers longs métrages, West Side Story (2021) et The Fabelmans. C'est à l'aune de sa propre filmographie qu'il faut apprécier ce nouveau film pour en dépasser l'ingénuité, et appréhender jusqu'à quel point s'y épanouit une tendance sous-jacente à toute son œuvre : le mysticisme. Et même la spiritualité. Celle-ci s'avère enfantine, non dogmatique, mais non moins fervente. Comme si à notre époque, face aux drames et à l'apocalypse qui menacent, aucune autre issue que ce retour à la foi ne s'offrait aux individus, ni à la société. Faut-il y voir un effet de l'âge et de l'approche de la mort sur un réalisateur longtemps resté un enfant surdoué – quand bien même sa légendaire virtuosité visuelle et sa verve ludique persistent, plus vives que chez beaucoup de ses jeunes confrères ? Dans ce décalage réside un des hiatus qui rendent le film aussi inégal que passionnant.

D'évidence, l'inoxydable besoin d'une croyance – dans les images, un idéal humain, voire une divinité – irrigue l'œuvre du réalisateur le plus populaire de ces cinquante dernières années. En prime s'insinue ici un mélange de panache et de mélancolie. L'indéboulonnable optimisme spielbergien a peut-être vécu. Mais la chaleur humaine persiste. La foi déclarée dans l'empathie est peut-être trop déclamée, trop théorisée : sa sincérité ne fait cependant pas de doute (autant de points communs, là encore, avec Interstellar). Nous ignorons encore si Disclosure Day s'affirmera ou pas comme une pièce majeure du corpus spielbergien. Au moins s'en avère-t-il un prolongement émouvant, qui pour la première fois organise la bascule de la vision – acte primitif, sacré, mettant en jeu terreur et émerveillement – vers l'acte, plus humain encore, de la parole et de l'écoute. A croire que cinquante-quatre ans de carrière et trente-six longs métrages n'ont pas été de trop pour que puisse enfin advenir, plein cadre, ce geste beau et simple.