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Le chaînon manquant entre politique étrangère et intégrité de linformation – Open Canada

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L'ingérence étrangère occupe depuis plusieurs années une place centrale dans les débats canadiens sur la sécurité nationale, particulièrement depuis la Commission d'enquête sur l'ingérence étrangère de 2023 (PIFI), qui a examiné les allégations selon lesquelles des États étrangers auraient tenté d'influencer les élections canadiennes, les processus politiques et les institutions démocratiques. Les décideurs politiques, le SCRS, les journalistes ainsi que des organisations comme l'Institut montréalais de sécurité globale, le Citizen Lab et DisinfoWatch ont accordé une attention croissante aux acteurs étrangers cherchant à influencer la politique canadienne, le débat public et la démocratie. Le Canada accueille désormais le Secrétariat du Mécanisme de réponse rapide du G7, créé afin de coordonner les réponses démocratiques à la désinformation étrangère ainsi qu'à la manipulation et à l'ingérence informationnelles étrangères. Depuis la commission PIFI, le gouvernement a également mis en place de nouveaux garde-fous, notamment par l'adoption du projet de loi C-70, également connu sous le nom de Loi sur la lutte contre l'ingérence étrangère.

Malgré cette prise de conscience croissante et ces nouvelles mesures, la réponse canadienne demeure fragmentée. L'influence étrangère est à juste titre considérée comme un enjeu de sécurité nationale, mais l'intégrité de l'information continue d'être abordée séparément, comme un défi relevant des plateformes technologiques, des médias et des institutions démocratiques.

L'intégrité de l'information renvoie à la santé et à la fiabilité de l'écosystème informationnel par lequel les citoyens accèdent aux nouvelles, participent au débat public et prennent des décisions démocratiques. Un environnement informationnel résilient garantit aux citoyens l'accès à une information crédible, la transparence sur les sources et des institutions capables de maintenir la confiance du public.

Les opérations d'influence étrangère sont des instruments de politique internationale utilisés par des gouvernements étrangers pour faire avancer leurs objectifs stratégiques. Ces opérations réussissent lorsqu'elles parviennent à exploiter les tensions sociales existantes, la polarisation politique et les vulnérabilités de l'écosystème informationnel. Le Canada a donc besoin d'une approche plus intégrée, combinant la politique étrangère, la sécurité nationale et l'intégrité de l'information en une entité cohérente de résilience démocratique.

Tout débat politique controversé, qu'il porte sur l'immigration ou sur des conflits internationaux, peut devenir une cible d'opérations d'influence s'il offre l'occasion d'affaiblir la cohésion sociale ou de miner la confiance dans les institutions démocratiques. Ces opérations peuvent consister à amplifier des récits polarisants en ligne, à coordonner des activités inauthentiques sur les réseaux sociaux, à diffuser des informations trompeuses ou fausses par l'intermédiaire de réseaux liés à des États, ou encore à mobiliser des acteurs intermédiaires afin d'orienter le débat public au service d'intérêts stratégiques étrangers. Elles s'inscrivent aux côtés de la coercition économique, des pressions diplomatiques, des cyberopérations et des communications stratégiques.

L'enjeu est d'autant plus urgent que la compétition géopolitique s'intensifie. Des opérations informationnelles russes en Europe, en Afrique et en Amérique du Nord aux efforts de la Chine pour façonner les récits à l'étranger par l'intermédiaire du Front uni, les acteurs étrangers ont démontré leur volonté d'utiliser les activités d'influence comme des outils de politique étrangère et de sécurité nationale. Le système du Front uni chinois, qui coordonne des activités d'influence à travers des organisations liées au Parti, des réseaux d'affaires, des partenariats universitaires et des initiatives auprès des diasporas, vise à faire progresser les objectifs politiques de Pékin et à influencer les perceptions à l'étranger.

Alberta : quand les débats internes deviennent des vulnérabilités de politique étrangère

Le débat entourant la place de l'Alberta au sein du Canada illustre pourquoi l'ingérence étrangère et l'intégrité de l'information ne peuvent être considérées comme des enjeux distincts. La majorité des Albertains qui participent à ces débats participe à des discussions démocratiques légitimes. Le problème ne réside pas dans l'existence de ces débats, mais dans la manière dont des acteurs étrangers peuvent les amplifier et les exploiter. Les questions relatives aux relations fédérales-provinciales, à la politique énergétique et à la représentation régionale suscitent depuis longtemps des désaccords passionnés au Canada. Ces débats sont normaux et sains dans une société démocratique. Toutefois, lorsqu'ils deviennent fortement polarisés, ils créent également des opportunités pour des acteurs étrangers qui cherchent à amplifier les frustrations existantes, à approfondir les divisions et à affaiblir la confiance dans les institutions démocratiques.

Les opérations d'influence étrangère ne créent rarement les tensions sociales de toutes pièces. Elles cherchent plutôt à exploiter des lignes de fracture politiques, économiques et culturelles déjà présentes, en renforçant les récits divisifs et en alimentant la méfiance envers les gouvernements, les médias et les autres institutions publiques. Le cas de l'Alberta démontre comment un débat politique intérieur peut se retrouver lié à des objectifs géopolitiques plus larges lorsque des acteurs étrangers perçoivent une occasion d'affaiblir la cohésion nationale ou la résilience démocratique.

Un nouveau rapport intitulé Decision Making and National Unity Under Threat, publié en mai par le Global Centre for Democratic Resilience, le Centre for Artificial Intelligence, Data and Conflict et DisinfoWatch, met en lumière les préoccupations croissantes quant au fait que des acteurs étrangers, notamment la Russie et certains segments de l'écosystème politique américain, amplifient en ligne les discours séparatistes albertains.

L'ampleur de l'attention étrangère portée à l'Alberta est frappante. Selon une analyse de DisinfoWatch réalisée en 2026 sur le réseau médiatique Pravda, aligné sur le Kremlin, les termes « Alberta », « Albertains » et « 51e État » sont apparus dans 67 articles de la section canadienne de Pravda entre décembre 2025 et avril 2026, soit près de cinq fois plus souvent que l'Ontario, mentionné seulement 14 fois sur la même période. Les chercheurs ont constaté que ces articles présentaient systématiquement l'Alberta comme économiquement exploitée par Ottawa, le séparatisme comme de plus en plus populaire et la reconnaissance internationale d'une Alberta indépendante comme plausible. Les acteurs étrangers ne se contentent donc pas d'observer les débats politiques canadiens : ils amplifient activement des récits susceptibles d'accentuer les divisions régionales et d'affaiblir la cohésion nationale.

Le rapport identifie plusieurs vulnérabilités canadiennes exploitées par des acteurs étrangers : l'aggravation de la polarisation politique et régionale, la faible sensibilisation du public aux manipulations informationnelles étrangères, l'exposition croissante à la désinformation générée par l'intelligence artificielle, ainsi que la dépendance à l'égard de plateformes numériques et d'écosystèmes informationnels étrangers.

Ces préoccupations se reflètent de plus en plus dans la nouvelle stratégie canadienne en matière d'intelligence artificielle, qui identifie l'intégrité de l'information, la résilience démocratique et les systèmes d'IA dignes de confiance comme des priorités nationales majeures. À mesure que les outils d'IA générative deviennent capables de produire à grande échelle des textes, images, enregistrements audio et vidéos convaincants, la protection du débat démocratique ne peut plus être dissociée des discussions plus larges sur la gouvernance de l'IA et la résilience numérique.

Pourquoi l'intégrité de l'information est essentielle

Le cas de l'Alberta illustre à quel point l'ingérence étrangère et l'intégrité de l'information sont désormais étroitement liées. Renforcer la résilience démocratique du Canada exigera non seulement d'identifier les acteurs étrangers et nationaux, mais aussi de développer la capacité du pays à détecter, à comprendre et à contrer les campagnes informationnelles coordonnées visant à exploiter les tensions internes à des fins géopolitiques.

Alors que le Canada élabore, avec ses partenaires du G7 et d'autres démocraties, des stratégies d'attribution, de partage de l'information, de dissuasion et de résilience, il doit également reconnaître qu'aucune stratégie de politique étrangère, aussi solide soit-elle, ne sera suffisante si l'environnement informationnel national demeure vulnérable.

C'est là que l'intégrité de l'information devient fondamentale. Un environnement informationnel résilient garantit aux citoyens l'accès à une information crédible, une transparence sur les sources et des institutions capables de préserver la confiance du public.

Malheureusement, de nombreux facteurs qui facilitent l'influence étrangère fragilisent également l'intégrité de l'information. Les modèles économiques des plateformes numériques récompensent l'indignation et le sensationnalisme, tandis que l'intelligence artificielle facilite la production massive de contenus persuasifs. La baisse de confiance envers les institutions crée un terrain propice à la manipulation. Il en résulte un environnement où l'influence étrangère peut se fondre dans le débat politique intérieur, rendant l'attribution de plus en plus difficile et limitant l'efficacité des réponses réactives.

Des cas récents montrent comment l'influence étrangère opère désormais au sein des écosystèmes numériques. L'acte d'accusation américain de 2024 visant Tenet Media alléguait que des acteurs étatiques russes avaient discrètement acheminé près de 10 millions de dollars américains via une entreprise médiatique liée à d'importants influenceurs nord-américains. Cette affaire démontre comment des gouvernements étrangers peuvent s'appuyer sur des personnalités numériques de confiance pour diffuser des récits divisifs tout en dissimulant leur implication.

Des enquêtes ont également mis en évidence l'émergence de personnages générés par l'intelligence artificielle et de comptes à thématique séparatiste conçus pour susciter l'engagement et attiser les frustrations régionales, notamment autour des débats sur la souveraineté de l'Alberta. Le succès de telles campagnes dépend moins de la sophistication des acteurs étrangers que des vulnérabilités des écosystèmes informationnels nationaux.

À une époque où le débat politique authentique peut être amplifié, manipulé ou imité par des réseaux étrangers, la distinction entre débat intérieur et influence étrangère devient de plus en plus floue.

Ce que le Canada peut apprendre de ses alliés en matière d'intégrité de l'information

Les acteurs étrangers exploitent les faiblesses de l'environnement informationnel. Renforcer cet environnement réduit leur capacité d'action. Comme l'analyste canadien Marcus Kolga le soulignait déjà en 2021, le Canada doit considérer la guerre informationnelle comme un défi de résilience nationale, et non seulement comme une question de sécurité. Un message que Kolga et ses coauteurs reprennent dans Decision Making and National Unity Under Threat.

Une stratégie canadienne devrait inclure une plus grande transparence concernant les campagnes d'influence en ligne, un soutien renforcé au journalisme indépendant, un meilleur accès aux données des plateformes pour les chercheurs, des investissements dans l'éducation numérique et des politiques répondant aux risques émergents liés à l'IA générative et aux médias synthétiques. Elle devrait également reconnaître le rôle essentiel joué par les organisations de la société civile, les institutions universitaires et les communautés locales dans le renforcement de la résilience démocratique.

En 2025, l'Union européenne a lancé le Bouclier européen pour la démocratie, une initiative à l'échelle de l'UE visant à renforcer la résilience démocratique en protégeant l'environnement informationnel contre la désinformation, l'ingérence étrangère et les usages abusifs de l'intelligence artificielle, tout en préservant l'intégrité électorale et les médias indépendants. Cette initiative vise également à renforcer la résilience sociétale par l'éducation aux médias et l'engagement civique, afin d'améliorer la coordination, le partage de l'information et les réponses aux menaces émergentes. L'Union européenne dépasse ainsi une approche limitée à l'ingérence étrangère pour construire un cadre global de protection des institutions démocratiques, de l'environnement informationnel et de la confiance publique.

Ces approches adoptent une logique de « société entière », reconnaissant que la défense de la démocratie exige la coopération des gouvernements, de la société civile, des chercheurs, des journalistes, des entreprises technologiques et des citoyens. Cette approche reflète une tendance internationale croissante à traiter l'ingérence étrangère, la désinformation et l'intégrité de l'information comme des enjeux de sécurité nationale, plutôt que comme de simples questions de communication ou d'organisation électorale. À cet égard, Taïwan applique depuis longtemps un modèle de « résilience de la société entière », mobilisant le gouvernement, la société civile, les journalistes, les vérificateurs de faits, les entreprises technologiques et les citoyens.

Le Canada devrait créer un bureau permanent de l'intégrité de l'information réunissant Affaires mondiales Canada, Sécurité publique, le SCRS, Élections Canada, les chercheurs et les organisations de la société civile. Un tel organisme pourrait améliorer le partage de l'information, coordonner les réponses aux campagnes d'influence étrangère et garantir que l'intégrité de l'information soit considérée comme un défi transversal de résilience gouvernementale plutôt qu'une série de problèmes politiques isolés.

Le Canada a passé des années à se demander comment contrer l'ingérence étrangère. La question la plus urgente est peut-être désormais de savoir comment construire un environnement informationnel suffisamment résilient pour que l'ingérence peine à y prendre racine. Cela exige de considérer l'intégrité de l'information non pas comme une question de communication, mais comme une composante essentielle de la résilience nationale. L'influence étrangère commence à l'étranger, mais elle réussit sur le territoire national — et l'approche canadienne de la résilience démocratique devrait refléter cette réalité.