Altérité, féminisme, humour, drames psychologiques, création artistique, dictature du bonheur… Tour d’horizon avec sept titres qui ont retenu notre attention. Comme toute sélection, celle-ci est totalement subjective et forcément non exhaustive.
“Je suis drôle” de David Foenkinos : triste est Bonsoir
Ironie du destin, Gustave Bonsoir accède à la notoriété en explorant la tristesse alors qu’il rêvait de faire rire le plus grand nombre. Gustave se voyait roi du stand-up. Une impasse, finit-il par constater. Le rire est un remède et un sparadrap. “La meilleure façon d’exister c’est d’être drôle”. Et ainsi d’être aimé. Enfant puis ado, le rire a été son refuge et sa source d’épanouissement. “Il croyait qu’un rire pouvait faire guérir le monde, et c’était déjà une maladie”. Quand il a voulu en faire son métier, les choses se sont gâtées. Petits métiers, grandes misères. Sa carrière prend son envol lorsqu’il est recruté pour une exposition temporaire dédiée à la tristesse à Paris. Lui, l’aspirant humoriste. “Je suis drôle” est un roman qui fait du bien, et la langue de David Foenkinos est un voyage à elle seule. On suit le cheminement chaotique d’un jeune homme d’aujourd’hui dans son épanouissement. L’auteur de “Tout le monde aime Clara” nous revient avec un roman d’une grande sensibilité.
“Je suis drôle”, David Foenkinos, éditions Gallimard, 192 pages, 20 euros
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“Rue des Camélias” de Mercè Rodoreda : les destins de Cecília
Sa vie s’ouvre sur une grande blessure béante, difficile à panser. Cecília a été abandonnée bébé non loin de Barcelone, rue des Camélias, devant le jardin de Jaume et Magdalena. De ses parents adoptifs, elle reçoit beaucoup d’amour. Mais le destin est ailleurs. Grâce à une langue riche, vivante, Mercè Rodoreda narre la vie d’errances de Cecília, en quête de ses origines, de son identité, et qui rêve grand. L’écrivaine catalane (1908-1983) dit le désir d’indépendance et les combats d’une femme dans un monde d’hommes. Forte de ses fêlures, Cecília cherchera chez les autres, chez les hommes, dans d’autres bras, ce manque qui fait de son existence une éternelle insatisfaction. Un vide qu’elle tentera de remplir de toutes les manières, même les plus destructrices. Portée par une écriture enlevée et charnelle, l’histoire de Cecília, faite de dépendances et de combats, est d’une universalité saisissante.
“Rue des Camélias”, Mercè Rodoreda, traduit du catalan par Edmond Raillard, éditions Zulma, 256 pages, 21,50 euros
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“Court-circuit” de Wolf Haas : Franz et Elio
Court-circuit est sûrement l’un des romans plus originaux de ce début d’année. Franz Escher, passionné par les puzzles et les romans sur la mafia, alors qu’il attend l’arrivée de l’électricien, plonge dans la biographie d’un certain Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. De son côté, Elio Russo, lit un livre prêté par son compagnon de cellule en Allemagne. “C’est l’histoire d’un type qui s’appelait Escher. Escher avait passé sa journée à guetter l’électricien”. Deux histoires, deux vases communicants. L’exercice auquel s’est prêtée l’écrivain autrichien est déroutant. On peut jouer sur les mots : feu d’artifice narratif, récit étincelant, de quoi disjoncter. Sauf que l’illusion fonctionne. On passe d’un personnage à un autre avec beaucoup de fluidité. Le lecteur ne sait pas où il va mais il s’y dirige avec empressement, une fois le principe acquis. Distinctes, les deux histoires finissent par se rejoindre. Pour bien suivre, il faut s’accrocher, ne pas s’emmêler les fils et éviter ainsi tout faux contact. Roman électrisant, concentration requise. Court-circuit, expérience littéraire.
“Court-circuit”, Wolf Haas, traduit par Rose Labourie, éditions Flammarion 266 pages, 22 euros
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“Dans la jungle” d’Adeline Dieudonné : chronique d’un drame annoncé
“Quand plusieurs personnes d’une même famille décèdent en même temps (…), il est nécessaire de déterminer l’ordre dans lequel sont survenus ces décès”. D’abord Aurélie la mère, précise le notaire aux héritiers ravagés par le drame, ensuite les enfants Diego et Lily puis Arnaud, le père. Par un soir d’été, Arnaud a pris une arme et a assassiné sa femme et ses deux enfants avant de se suicider. Que s’est-il vraiment passé dans cette famille bourgeoise wallonne? Derrière les apparences du bonheur se cachent des non-dits et des incompréhensions, de la méfiance et une violence diffuse. Adeline Dieudonné remonte le temps et dissèque un drame inéluctable. L’autrice belge instaure une tension qui va crescendo au fil des pages. Dans la jungle est aussi un réquisitoire contre la dictature du bonheur. Une évidence : Adeline Dieudonné est une formidable conteuse qui sait tenir son public en haleine. Ses personnages, tous attachants les uns que les autres pour diverses raisons, rendent ce récit insoutenable.
“Dans la jungle”, Adeline Dieudonné, éditions L’Iconoclaste, 448 pages, 22,50 euros
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“Très brève théorie de l’enfer” de Jérôme Ferrari : l’expatrié et l’immigré(e)
Toute ressemblance avec la vie de l’auteur ne serait pas forcément fortuite. C’est même le parcours de l’auteur du “Sermon sur la chute de Rome”, Prix Goncourt 2012. Après avoir quitté son île natale (La Corse) pour enseigner à Alger, un homme prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Leur trajectoire croise celle de Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister. Le premier jouit du statut privilégié d’expatrié, la seconde doit se contenter de celui d’immigrée économique. Le premier est (relativement) riche classe moyenne supérieure, la seconde pauvre, domestique. “Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent jamais? Tout en haut, inaccessible dans sa splendeur, se trouve celui des émirs et des princesses; tout en bas, dans les tréfonds d’un enfer invisible lui aussi – mais dans son abjection –, celui des ouvriers du bâtiment”. Dans ce court et percutant ouvrage, Jérôme Ferrari continue de questionner l’altérité avec un regard acéré.
“Très brève théorie de l’enfer”, Jérôme Ferrari, éditions Actes Sud, 160 pages, 16,50 euros
“Le Chef-d’œuvre maudit” de Clélia Renucci : la statue de Balzac
“Il y a vraiment un type tourangeau. Le front haut, les lèvres épaisses, le nez fort, la figure rebondie. Je m’amuse énormément. Me voilà sculpteur de Balzac. Une fois la Loire passée, ça m’est apparu comme une évidence. Et chaperonné par vous, ça devient une gloire”, écrit Rodin à Zola. Après l’échec d’une première tentative d’ériger une statue en l’honneur d’Honoré de Balzac, Emile Zola reprend le flambeau des années plus tard et confie la mission à Auguste Rodin. Enthousiaste, l’artiste se lance dans des recherches iconographiques pour représenter l’auteur de “La Comédie humaine”. Du projet à sa réalisation, beaucoup de temps et de doutes. Grâce à une écriture immersive et une narration originale, Clélia Renucci nous fait vivre la genèse d’une statue pas comme les autres. Des personnages connus évoluent sous nos yeux. “Le Chef-d’œuvre maudit” est un voyage au pays de l’art et de la création. Incontournable.
“Le Chef-d’œuvre maudit”, Clélia Renucci, éditions Albin Michel, 246 pages, 20,90 euros
“Lâcher les chiens” d’Antonin Feurt : la cavale de Valère
“Recroquevillé dans un coin, le fusil à la main, je sais que j’ai merdé. Des flashs fusent dans ma tête”. Valère essaie d’échapper à ses poursuivants, un hélicoptère déchire le ciel. “Au bruit des sirènes, je n’arrive pas à me retenir, je me pisse dessus. Mon pantalon colle. Je rampe à quatre pattes vers une flaque d’eau à quelques mètres”. Une forme d’urgence traverse ce premier roman immersif d’Antonin Feurt. Le lecteur est dans la tête du principal personnage. Il l’accompagne dans sa cavale mais aussi dans de (rares) moments de bonheur. Pourquoi ce jeune père de famille se lance-t-il dans une opération de survie à travers les Pyrénées? À quel moment les digues ont-elles cédé? Valère, en quête d’une nouvelle vie, a eu un parcours cabossé aussi bien sur le plan professionnel que personnel. Des petites humiliations aux grands renoncements, Valère est brisé par l’adversité. Dans un style fluide et nerveux, “Lâcher les chiens”, inspiré de faits réels, se lit comme un thriller survolté.
“Lâcher les chiens”, Antonin Feurt, éditions Paulsen, 288 pages, 19 euros
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