En 2025, le censeur militaire a interdit ou censuré plus de 5 000 reportages d'actualité, essentiellement pendant la guerre menée par Israël contre l'Iran.
Par Haggai Matar, 17 juin 2026

L'an dernier, le censeur militaire israélien a empêché la publication d'une moyenne de deux articles par jour dans les médias israéliens; il est également intervenu dans le contenu de treize autres articles. Cela fait de 2025 la deuxième année la plus marquante après 2024, en matière de censure médiatique en Israël en l'espace de 15 ans, depuis que +972 Magazine suit ces données.
Selon les données limitées fournies en réponse à une demande d'accès à l'information déposée par +972 et le Mouvement pour la liberté de l'information, le censeur — une unité rattachée à la Direction du renseignement militaire israélien — a exigé des suppressions ou modifications dans 4 974 contenus journalistiques l'an dernier. Ce chiffre est inférieur aux 6 265 cas recensés l'année précédente, mais demeure nettement supérieur à la moyenne annuelle d'environ 2 300 entre 2011 et 2023.
En outre, le censeur a totalement interdit la publication de 753 contenus journalistiques — contre le record de 1 635 en 2024, mais toujours au-dessus de la moyenne annuelle précédente d'environ 320. Au total, l'armée israélienne a empêché la diffusion d'informations au public plus de quinze fois par jour en moyenne durant toute l'année 2025.
La loi israélienne oblige les médias à soumettre au censeur, avant publication, les articles traitant de questions liées à la « sécurité », conformément aux « règlements d'exception » adoptés après la fondation de l'État d'Israël et toujours en vigueur aujourd'hui. En 2025, les médias ont soumis 17 176 contenus au contrôle du censeur, contre une moyenne annuelle précédente légèrement inférieure à 12 000 et un record historique de 20 770 en 2024.
Le censeur n'est censé intervenir que lorsqu'il existe une « quasi-certitude qu'un préjudice réel sera causé à la sécurité de l'État » par la publication d'un article. Toutefois, la liste des sujets relevant de sa définition de la sécurité est très vaste et comprend notamment les contrats d'armement non divulgués, la détention administrative, les activités de renseignement, les positions des troupes ou encore les cibles de frappes de missiles.
La loi donne au censeur le pouvoir d'inculper des journalistes et d'infliger des amendes aux médias, de suspendre leurs activités, de les fermer ou même d'engager des poursuites pénales contre les médias qui ne s'y conforment pas. Il revient aux rédacteurs en chef de décider quels contenus doivent être soumis avant publication, mais le censeur peut également intervenir après coup et exiger la suppression d'articles déjà publiés sans son approbation (comme il l'a fait l'an dernier pour une chronique du quotidien Haaretz décrivant les lieux touchés par des missiles iraniens à Tel-Aviv).
Les médias n'ont par ailleurs pas le droit d'informer leur public de l'existence ou de l'ampleur des interventions du censeur dans leurs articles. Dans le cas des journaux télévisés, un représentant de l'autorité de censure est souvent présent dans les studios afin de contrôler les contenus diffusés en direct. (Pour davantage d'informations sur le censeur et sur la position de +972 à son égard, vous pouvez consulter la lettre publiée à nos lecteurs il y a dix ans.)
La boîte noire du censeur
En tant qu'élément de l'appareil de renseignement militaire israélien, le censeur est n'est pas soumis à la loi sur la liberté de l'information. Il n'est donc pas tenu de divulguer des données à la demande du public et refuse systématiquement de répondre à la plupart de nos questions portant sur des informations précises.
Cette année encore, des questions relativement générales dont le risque potentiel pour la sécurité nationale paraît très discutable sont restées sans réponse. Les questions peuvent porter sur la répartition des interventions par média, sur le classement indifférencié des motifs de censure totale ou partielle, ou encore sur les mesures prises contre les auteurs d'infractions aux règles de la censure .
Cependant, pour la première fois depuis que nous recueillons ces données, la réponse du censeur mentionne cette année deux nouvelles catégories d'intervention dans les médias : il a indiqué qu'un article avait vu sa publication « retardée », tandis que 92 autres avaient été « renvoyés sans traitement ». Aucune explication supplémentaire n'a été fournie concernant la signification de ces nouvelles catégories.
Nous avons également obtenu des informations limitées concernant les Archives nationales israéliennes (Israel State Archive – ISA). Depuis que l'ISA a entamé un processus de numérisation en 2016 et que la consultation des documents se fait principalement en ligne, le censeur militaire intervient pour déterminer quels documents numérisés peuvent être mis à disposition du public. Par conséquent, certains documents que les archives avaient auparavant décidé de rendre publics ont disparu de la consultation.
En réponse à nos questions sur l'ampleur de cette pratique, le censeur a révélé que l'ISA lui avait soumis 3 422 dossiers pour examen en 2025 et que « la grande majorité d'entre eux avaient été approuvés sans modification ni suppression ». Nos demandes de précisions supplémentaires sont restées sans réponse.
Alors que les données indiquent une hausse générale de la censure depuis le 7 octobre, les interventions ont été particulièrement intenses durant les périodes de guerre avec l'Iran. La police, les inspecteurs municipaux et parfois même des civils ont appliqué de sévères restrictions concernant la couverture des lieux frappés par des missiles iraniens, entravant parfois le travail des journalistes et des photographes sur le terrain — en particulier les journalistes arabes et étrangers.
Les deux hommes responsables de l'augmentation de la censure au cours des deux dernières années — Kobi Mandelblit, censeur en chef jusqu'en avril 2025, et Netanel Kula, qui lui a succédé — sont tous deux apparentés à d'importantes figures juridiques issues du mouvement sioniste religieux. Mandelblit est le cousin de l'ancien procureur général Avichai Mandelblit, tandis que Kula est le fils d'Asher Kula, médiateur de la magistrature israélienne. Trois mois après la nomination de Kula au poste de censeur en chef, des informations ont fuité selon lesquelles il avait bloqué des articles concernant l'achat par le fils du Premier ministre Benjamin Netanyahu d'une résidence non déclarée à l'étranger. (L'information a finalement été publiée malgré tout.)
Plusieurs cas de médias ayant enfreint les règles de la censure, en particulier à l'extrême droite, ont toutefois été recensés l'année dernière. La chaîne ultranationaliste Channel 14 a publié à plusieurs reprises des plans de combat sensibles ainsi que des outils de renseignement militaire, alors même que les autorités sécuritaires considéraient que cette publication causait un « préjudice réel » à la sécurité nationale. Pourtant, la chaîne n'a jamais été sanctionnée. Ironiquement, ce sont des libéraux israéliens qui ont réclamé la limitation de la liberté d'expression de cette chaîne, plutôt que de renforcer les voix s'opposant à la pratique même de la censure.
À l'ère du journalisme numérique qui transcende les frontières, alors que des journalistes israéliens publient eux-mêmes parfois leurs enquêtes dans des médias étrangers afin de contourner le censeur, cette institution ancienne apparaît à la fois antilibérale et dépassée.
Les histoires qui ne sont jamais racontées
« Il est particulièrement important, en période d'urgence, de disposer d'informations fiables sur l'évolution des activités du censeur », a déclaré Or Sadan, avocat au Mouvement pour la liberté de l'information et directeur des consultations publiques sur la liberté de l'information du College of Management Academic Studies.
« Même si l'on observe une légère baisse par rapport à l'année dernière, il est difficile de ne pas remarquer l'augmentation alarmante du nombre d'informations journalistiques dissimulées au public », a-t-il ajouté.
« La démocratie repose sur la transmission d'informations du gouvernement vers le public, et toute atteinte à ce principe constitue une atteinte directe à la démocratie. »
Toutefois, si la censure militaire constitue une atteinte extrême et exceptionnelle à la liberté de la presse en Israël, elle n'est pas, selon l'auteur, la violation la plus grave de cette liberté commise par l'armée israélienne. La plus importante serait la mort de plus de 250 journalistes à Gaza, au Liban, au Yémen et en Iran depuis le 7 octobre, certains ayant été directement pris pour cible, notamment lors de frappes aériennes dites de « double frappe ».
Parallèlement, l'armée continue de tirer sur des journalistes en Cisjordanie, de les frapper, de les arrêter et de maltraiter ceux qui sont emprisonnés, souvent sans inculpation. À l'intérieur même d'Israël, de nouveaux projets de loi visent à affaiblir l'indépendance des médias, tandis que le gouvernement continue d'exercer son contrôle sur certains organes de presse, de favoriser les journalistes qui le soutiennent et de nuire à leurs concurrents. Il n'est donc pas surprenant qu'Israël poursuive sa chute dans les classements internationaux de la liberté de la presse, où il occupe désormais la 116e place sur 180 pays.
Pour autant, les journalistes israéliens restent en grande partie libres d'écrire les articles qu'ils jugent importants. Beaucoup ne le font pas. Ainsi, la forme de censure la plus sévère en Israël demeure l'autocensure.
Mon collègue Sebastian Ben Daniel (John Brown) a récemment démontré que les principales émissions d'investigation des grandes chaînes commerciales israéliennes, réalisées par des journalistes réputés libéraux, ne portent jamais sur les politiques militaires israéliennes mises en place à Gaza ou en Cisjordanie au cours de ces deux dernières années. Elles n'ont pas davantage couvert la mort de dizaines de milliers d'enfants et d'autres civils palestiniens à Gaza, la famine délibérément provoquée, la destruction de villes entières de l'enclave, ni les nombreux autres crimes de guerre que l'auteur accuse Israël de commettre.
Selon lui, le censeur militaire n'est pas responsable de ces omissions.Â
Elles sont délibérées.Â
Haggai Matar est un journaliste israélien primé, militant politique et directeur exécutif de +972 Magazine.
Traduction : Claire BRAJON pour l'Agence Media Palestine
Source : +972 Magazine





