Pierre Verluise, docteur en géopolitique Photo DR
Comment les Européens abordent-ils ce sommet, qui s'inscrit dans un contexte inédit de tensions internationales ?
« Les Européens sont dans une situation très inconfortable, dont ils sont en partie responsables. Ils étaient confrontés à une menace à l'Est durant la Guerre froide. Depuis Trump 1 (2017-2021), et plus encore Trump 2, ils doivent aussi faire face à des pressions très dures venues de l'Ouest. Les Européens ont commis plusieurs erreurs. La première, dans la décennie 1990, a été de vouloir toucher les dividendes de la fin de la Guerre froide, c'est-à -dire faire des économies en matière de défense en pensant que la Russie ne représentait aucun risque et que les États-Unis constitueraient ad vitam aeternam une sorte d'assurance-vie.
Leur deuxième erreur, plus récente, a été leur soulagement au moment de l'entrée de Joe Biden à la Maison Blanche (2021) qui a conduit les Européens à imaginer que Donald Trump ne reviendrait pas bousculer à nouveau la relation transatlantique. Non seulement il est revenu en 2025, mais il a augmenté de plusieurs crans la pression à l’égard de ceux qui sont supposés être ses alliés. Trump est plus dur avec ses alliés qu'avec ses concurrents. Je pense notamment à la Chine, qui s'en sort mieux. Pourquoi ? Parce qu'elle a résisté. Les Européens sont dans une situation extrêmement difficile, alors qu'ils ont peu de marges de manÅ“uvre, des opinions publiques fragilisées par des ingérences politiques et numériques venues tant de Russie que des États-Unis et de Chine. Ce G7 est un moment de rencontre, dont personne ne peut savoir à l'avance comment il va se passer. »
« Nous avons été collectivement d'une paresse inquiétante »
Vous dites que les Européens sont en partie responsables de leur faiblesse. C'est-à -dire ?
« Tous ceux qui ont eu, de près ou de loin, des responsabilités dans l'Union européenne (UE) depuis les années 1990 devraient faire leur examen de conscience. Avons-nous été à la hauteur ? Avons-nous vu venir le risque russe ? En France, beaucoup ont été d'une médiocrité factuelle à ce sujet. Avons-nous vu venir le risque d'un défaut américain ? Dans l'UE élargie, quels efforts avons-nous consentis en matière de défense ? Nous sommes nous reposés confortablement sur une relation transatlantique privilégiée ? Avons-nous entendu les appels explicites des États-Unis qui nous disaient : “vous devez vous prendre charge” ? Chacun se fera sa propre idée, mais je pense que, globalement, nous avons été collectivement d'une paresse inquiétante. On s'aperçoit maintenant que l'histoire reste tragique et qu'elle est écrite par les vainqueurs. À nous de voir individuellement, collectivement, quel est le sort que nous souhaitons. Ce qui est certain, c’est qu'il faut arrêter de croire que “les autres” vont faire le job pour nous. Ça a fonctionné pendant longtemps, mais c'est terminé. Notamment en matière numérique, où nous sommes dans la main des Américains. »
Que peut-on attendre de ce sommet ?
« C'est un moment de rencontre, dont personne ne peut savoir à l'avance comment il va se passer. Certes, les diplomates ont travaillé en amont à des projets de déclarations. Le G7 est une scène, et donc une mise en scène. Ces sommets sont surtout des lieux d'arbitrage final. Ce sommet aura son lot d'imprévus, de faux-semblants, possiblement d'humiliations, dont on ne sera pas forcément au courant. Les Européens vont chercher à sauver la face, à gagner du temps comme ils avaient cherché à le faire pendant Trump 1. La question est de savoir s'ils seront capables de trouver, non seulement au niveau des dirigeants politiques, mais aussi de leurs sociétés, les ressources nécessaires pour y apporter des réponses efficaces et former des synergies intelligentes. »
Le cadre du G7 est-il encore adapté au contexte actuel ?
« C'est une structure qui date d'une autre époque. Le monde a changé, mais les États ont toujours besoin de se parler. Le G7 a également beaucoup changé. La Russie a été invitée, puis exclut. Les États-Unis ont été bienveillants, parfois moins. Les économies des autres membres du G7 ont évolué : leur poids relatif a beaucoup diminué. Le G7, ce sont des pays qui essayent de maintenir des lieux et des canaux de conversation, avec des résultats inégaux. C'est insuffisant, très certainement, sinon on n'en serait pas là , mais si quelqu'un a une autre solution à sortir de son chapeau, qu'il la mette sur la table. Le multilatéralisme est contraint de se réinventer. »
Le G7 est souvent critiqué par les pays du Sud comme étant un « club de riches ». Mais existe-t-il des alternatives ?
« Que ceux qui ne font pas partie d'un club le critiquent, c'est banal. La plupart des pays du monde ne participent pas au G7, ni même au G20. Maintenant, quelle est la capacité des compétiteurs à faire mieux ? À être des garants, par exemple, de sécurité ? J'ai l'impression que les Russes ne réussissent pas aussi bien qu'ils l'imaginaient en Afrique. Ce qui est extraordinaire, c'est que la Russie a réussi à se faire percevoir comme n‘étant pas une puissance coloniale, alors qu'il suffit de connaître un peu l'histoire et d'avoir vu une carte de l'URSS pour comprendre que c'était un empire colonial — et ultra-violent, comme tous les empires coloniaux. Mais les Russes ne sont plus dans le G8, et c'est de leur responsabilité. En vérité, la Russie n'a pas su saisir depuis les années 1985 les nombreuses perches qui lui ont été lancées, et a préféré être dans la rupture et la confrontation. Dans la culture politique russe, le rapport de force ne pose aucun problème. L'exclusion de la Russie, la guerre (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine), c'est du carburant politique. C'est une manière de structurer la société, de faire taire les oppositions, de relancer l’économie sur des secteurs particuliers. Bien sûr, cela appauvrit d'autres secteurs et plusieurs centaines de milliers de Russes ont préféré quitter la Russie. Mais parmi eux, combien sont des taupes ? C'est un sujet intéressant, dont on ne parle jamais. Rendez-vous quand Moscou réveillera ces clandestins. »
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