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Les enfants, nouvelles cibles des guerres contemporaines

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Le constat est sans précédent. En 2025, les Nations Unies ont vérifié 38 558 violations graves commises contre 24 174 enfants, un record depuis la création, il y a 30 ans, du mécanisme chargé de les documenter. Enfants tués ou mutilés, recrutés de force, violés, enlevés, privés d'école, de soins ou d'aide humanitaire : derrière ces chiffres, les responsables onusiens voient moins une aggravation quantitative qu'une transformation profonde de la manière dont les guerres sont désormais menées.

« L'inaction n'est pas le résultat de l'ignorance », a lancé mercredi, devant le Conseil de sécurité, Vanessa Frazier, la responsable des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés. « C'est un choix politique délibéré ».

Ce basculement apparaît d'abord dans l'identité des responsables. Pour la première fois depuis que les Nations Unies publient ce rapport annuel, les forces gouvernementales ont commis davantage de violations graves contre les enfants que les groupes armés non étatiques. Elles sont notamment responsables de la majorité des enfants tués ou mutilés, des attaques contre les écoles et les hôpitaux, ainsi que des entraves à l'acheminement de l'aide humanitaire.

Pour Vanessa Frazier, il ne s'agit pas d'une simple évolution statistique, mais d'un renversement des responsabilités. « Lorsque les États deviennent les principaux auteurs de violations contre les enfants, cela révèle un mépris profond du droit international humanitaire et des droits humains », a-t-elle averti. « Les générations futures nous jugeront sur cet effondrement de notre humanité collective ».

Le débat organisé mercredi au Conseil de sécurité sur les enfants dans les conflits armés a eu lieu alors que, la veille, une commission d’enquête indépendante mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a accusé Israël de prendre délibérément pour cible des enfants palestiniens dans la bande de Gaza. Selon ses conclusions, ces actes constituent un élément déterminant pour établir une intention génocidaire. D’après l’UNICEF, plus de 260 enfants ont été tués dans l’enclave depuis la rupture de la trêve, en octobre 2025, soit environ un par jour.

ONU Info
Un enfant marchant au milieu de décombres à Gaza.

Une guerre qui déborde du front

Près de 70 % des victimes infantiles recensées en 2025 ont été tuées ou blessées par des armes explosives utilisées dans des zones densément peuplées. Les bombardements détruisent écoles, hôpitaux, réseaux d'eau et d'électricité. Et les munitions non explosées continuent pendant des années de tuer ou de mutiler, bien après la fin des affrontements.

À cette évolution s'ajoute celle des technologies militaires. Les drones, les systèmes autonomes et les outils d'intelligence artificielle modifient la conduite des hostilités. Ils promettent des frappes toujours plus précises et présentent une menace permanente au-dessus des populations civiles.

Pour Catherine Russell, directrice générale de l'UNICEF, ces armes ne font pas qu'accroître les risques de mort ou de blessure. Elles transforment également le quotidien des enfants. Le simple bourdonnement d'un drone peut suffire à leur faire perdre tout sentiment de sécurité lorsqu'ils vont à l'école, jouent dehors ou tentent de dormir.

© UNICEF / Herold Joseph
Vanessa Frazier (au centre), Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés, en visite à Haïti, en mai 2026.

« À mesure que la nature de la guerre évolue, notre engagement à protéger les enfants doit, lui, rester inébranlable », a appelé la cheffe de l'agence onusienne de protection de l’enfance, à l'entame du débat organisé par le Conseil de sécurité sur la question. « Nous devons veiller à ce que les garanties destinées à les protéger soient préservées ». 

Vanessa Frazier refuse toutefois d'y voir une fatalité technologique. « Ce ne sont pas des accidents tragiques de la guerre. Ce sont les conséquences prévisibles et évitables de choix politiques et stratégiques ». Les armées disposent aujourd'hui de moyens de frappe plus précis que jamais, rappelle-t-elle. « La question n'est donc pas seulement de savoir ce qui est possible, mais quels choix sont faits ».

L'aide humanitaire devient un champ de bataille

La guerre ne se joue plus seulement sur le terrain des armes. Elle passe aussi par le contrôle de l'aide.

En 2025, les Nations Unies ont recensé plus de 8 300 entraves à l'accès humanitaire : convois bloqués, restrictions administratives, attaques contre les opérations de secours ou personnels humanitaires tués et détenus. Plus de 325 travailleurs humanitaires, dont des employés des Nations Unies, ont perdu la vie au cours de l'année.

Les conséquences se lisent dans la vie quotidienne des enfants. Moins de nourriture, moins de soins, moins de vaccins, moins d'éducation.

« Quand l'aide est bloquée, les enfants meurent », a résumé Vanessa Frazier. « Quand les convois sont attaqués, les enfants ont faim. Quand les travailleurs humanitaires sont tués, les enfants sont privés de vaccination, de soutien psychologique, d'école et d'espoir ».

La violence sexuelle suit la même logique. En 2025, l'ONU a observé une hausse des viols collectifs commis par des parties aux conflits, signe d'un recours croissant aux violences sexuelles comme instrument de domination et de terreur. Au total, 1 783 enfants ont été victimes de viol ou d'autres formes de violences sexuelles vérifiées par les Nations Unies, tandis que 3 176 ont subi plusieurs violations graves simultanément.

© UNICEF / Ahmed Mohamdeen Elfatih
Des jeunes filles assistent à un cours dans une école partiellement détruite de Khartoum, la capitale soudanaise.

Les chiffres ont un visage

Les statistiques donnent l'ampleur de la catastrophe. Mais elles ne suffisent pas à donner une vue d'ensemble.

« Derrière chaque chiffre se cache une histoire », a rappelé Prospery Raymond, directeur de l'ONG Plan International Haïti, qui était invité à s'exprimer devant le Conseil de sécurité. Un enfant recruté par un groupe armé peut ne jamais retrouver sa famille. Une adolescente victime de violences sexuelles devra souvent affronter la stigmatisation autant que le traumatisme. Un enfant privé d'aide humanitaire, lui, « peut tout simplement ne pas survivre ».

Pour donner un visage à ces chiffres, il a lu devant les diplomates le témoignage d'Aïssa, une jeune Haïtienne qui devait intervenir elle-même devant le Conseil avant que sa participation ne soit annulée pour des raisons de sécurité.

« Avant que la violence ne bouleverse ma vie, j'allais à l'école, je passais du temps avec mes amis et je rêvais de mon avenir dans mon pays. Puis tout a changé. Des gangs ont attaqué ma communauté. Des personnes ont été tuées. Notre maison a été incendiée. Nous avons dû fuir pour sauver nos vies. […] Aucun enfant ne devrait avoir à vivre ainsi ».

Son appel résume celui de millions d'autres enfants pris dans les conflits. « Protégez les écoles afin qu'elles restent des lieux d'apprentissage, et non des lieux de conflit. […] Sans sécurité, les enfants ne peuvent pas apprendre. Sans éducation, ils ne peuvent pas réaliser leur potentiel. Sans espoir, c'est toute une génération qui risque d'être abandonnée ».

Les preuves ne suffisent plus

© UNICEF / Osman Rajab
La directrice de l’UNICEF, Catherine Russell, assiste à un cours de CM2 dans une école de l’État de Kassala, au Soudan.

Les responsables des Nations Unies soulignent que les mécanismes de protection produisent encore des résultats. Plus de 13 000 enfants ont quitté des forces ou groupes armés en 2025 et bénéficié de programmes de réinsertion. Plusieurs gouvernements et groupes armés ont également engagé de nouveaux plans d'action avec les Nations Unies afin de prévenir les violations et d'obtenir leur retrait des listes du Secrétaire général.

Pour Catherine Russell, ces avancées démontrent que les outils internationaux fonctionnent lorsqu'ils bénéficient d'un véritable soutien politique. Mais les coupes budgétaires qui frappent l'aide humanitaire risquent d'affaiblir ces progrès au moment même où les besoins explosent.

« Personne ne peut prétendre qu'il ne sait pas ce qui se passe », a insisté la directrice générale de l'UNICEF, appelant les États à renoncer aux transferts d'armes « lorsqu'il existe un risque manifeste qu'elles puissent servir à commettre ou faciliter des violations graves contre des enfants ».

Trois décennies ans après la création du mandat des Nations Unies sur les enfants et les conflits armés, le paradoxe est saisissant. Les conventions internationales existent. Les violations sont documentées avec une précision sans précédent. Les responsables sont identifiés. 

Et pourtant, les sinistres records continuent de tomber. 

POUR EN SAVOIR PLUS, lire, ci-dessous, la couverture en direct assurée par nos collègues de la Section de la couverture des réunions des Nations Unies :