- Répercussions géopolitiques au Moyen-Orient et sur les marchés énergétiquesÂ
- Conséquences de la guerre en Iran et du blocus du détroit d’Ormuz
- Des variables qui dépendent de l’Iran
- Scénarios à court terme
Aujourd'hui encore, nous n'avons d'autre choix que de tourner notre regard vers le Proche-Orient. Une fois de plus, l'administration Trump nous annonce un nouvel « accord de principe ». Et comme à chaque fois, nous constatons aussitôt que les deux parties s'empressent de tempérer les attentes ou de nuancer leurs propos.Â
La question revêt une gravité et une importance majeures, car comme cela a déjà été souligné à plusieurs reprises, chaque jour qui passe avec le détroit d'Ormuz fermé nous rapproche davantage d'un précipice aux conséquences désastreuses. Il est important de rappeler ici qu'il y a seulement quatre mois, nous payions le litre de carburant (diesel) entre 1,20 et 1,40 euro. Depuis le 2 mars, le prix n'est pas descendu en dessous de 1,60 euro. Et ce fait, qui nous avait alors impressionnés et effrayés, nous semble désormais normal. Mais si la situation ne change pas, nous serons contraints de nous habituer à d'autres chiffres.Â

Répercussions géopolitiques au Moyen-Orient et sur les marchés énergétiques
L’ordre géopolitique au Proche-Orient et les marchés énergétiques mondiaux se trouvent à un tournant critique depuis le début des attaques contre l’Iran. Lancées fin février dans le cadre de la campagne conjointe des États-Unis et d’Israël connue sous le nom d’« Opération Epic Fury », les hostilités ont profondément bouleversé l’architecture de sécurité régionale. La mort du Guide suprême Ali Khamenei et d'une grande partie de l'élite politico-religieuse et militaire, ainsi que la riposte asymétrique du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), caractérisée par le blocage de facto et le minage du détroit d'Ormuz, ont transformé un affrontement militaire en une crise économique et de sécurité mondiale. Et il est évident que l’évolution des événements a placé le conflit exactement là où Téhéran le souhaite.Â
Malgré la fragile trêve militaire, consolidée début mai sous la médiation du Pakistan et d'Oman, le détroit d'Ormuz reste soumis à un régime de zone interdite imposé par l'Iran, ce qui paralyse près de 20 % du trafic mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). Les négociations diplomatiques en cours à Islamabad s'articulent autour d'un axe principal : la réouverture totale de la voie maritime en échange de la levée du contre-blocus naval américain, de l'assouplissement des sanctions économiques et de la redéfinition des limites du programme nucléaire iranien.

Conséquences de la guerre en Iran et du blocus du détroit d’Ormuz
Pour comprendre la gravité de la situation actuelle, il est impératif d’analyser la chaîne d’événements qui a fait voler en éclats le fragile équilibre qui existait après l’effondrement définitif des vestiges de l’accord sur le nucléaire fin 2025.
Le 28 février 2026, les forces combinées des États-Unis et d'Israël ont lancé une campagne de frappes aériennes de haute intensité qui a totalisé près de 900 incursions au cours des 12 premières heures. L’objectif premier de l’opération était la neutralisation des centres de commandement et de contrôle iraniens, de leurs installations d’enrichissement nucléaire et des bases de missiles balistiques du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). L’impact politique le plus grave de cette offensive a été la mort du Guide suprême Ali Khamenei, un événement qui a plongé le régime dans un état d’urgence et déclenché tous les plans de riposte, y compris des actions de représailles asymétriques.Â
Incapable de contester la domination de l’espace aérien, et sachant qu’une attaque terrestre était et reste irréalisable, l’Iran a déplacé le conflit vers la mer en mettant en Å“uvre une stratégie de guerre côtière et de déni d’accès, ce que l’on appelle dans le monde militaire « Anti-Access/Area Denial » (A2/AD). Le 4 mars 2026, le CGRI a officiellement déclaré la fermeture du détroit d'Ormuz aux navires des nations alliées aux États-Unis et à Israël, mettant en Å“uvre une série de mesures comprenant :Â
- Le déploiement massif de mines marines.Â
- Le harcèlement et l'arraisonnement de pétroliers commerciaux à l'aide de vedettes rapides.Â
- L’utilisation de drones kamikazes et de missiles antinavires dissimulés sur la côte escarpée de la province d’Hormozgan.

Les conséquences de l’annonce de la fermeture du détroit et la confirmation de la ferme intention de l’Iran de mettre ses menaces à exécution ont immédiatement réduit le trafic commercial à Ormuz de plus de 70 %, faisant grimper les coûts des assurances maritimes à des niveaux prohibitifs et déstabilisant non seulement l’approvisionnement énergétique en Europe et surtout en Asie-Pacifique, mais aussi le transit d’engrais et d’autres ressources indispensables.Â
Après cinq semaines de combats, un cessez-le-feu négocié par le Pakistan a été conclu entre le 7 et le 8 avril, puis consolidé début mai. Cependant, la trêve militaire n'a pas mis fin à la paralysie commerciale. Le gouvernement de Washington, sous l'administration de Donald Trump, maintient un contre-blocus naval rigoureux visant à étrangler les exportations restantes de pétrole iranien (en particulier depuis le terminal de l'île de Khark), tandis que l'Iran utilise le contrôle physique et juridique du détroit comme principal moyen de pression sur la table des négociations internationales.Â
Dans ce contexte, on constate que le conflit a évolué d'une confrontation armée ouverte vers une guerre hybride, où les composantes juridiques, macroéconomiques et militaires s'entremêlent de manière indissociable.Â
À l'heure actuelle, les eaux du golfe Persique et du golfe d'Oman abritent une densité de forces navales sans précédent. La Cinquième Flotte des États-Unis opère selon des directives d'interdiction agressives, avec l'ordre explicite de détruire tout vaisseau du CGRI qui tenterait de poser de nouvelles mines ou constituerait une menace pour la navigation commerciale.Â
Cependant, et malgré le cessez-le-feu, le CGRI a mis en place un système que l'on pourrait qualifier de « guérilla navale ». À partir de bases camouflées sur des îles telles que Qeshm, Ormuz et Abu Musa, les forces iraniennes maintiennent en place des systèmes de missiles et de drones qui représentent une menace latente mais mortelle. La situation est encore compliquée par le risque extrêmement élevé d'une erreur de calcul ou d'une provocation locale de la part de factions radicales du CGRI (qui agissent avec une certaine autonomie suite à la décentralisation du commandement après la mort de Khamenei).

Un aspect critique de la situation actuelle est le différend concernant le régime juridique applicable au détroit d'Ormuz. Traditionnellement, il est régi par le principe du « passage en transit » conformément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui garantit la liberté de navigation aux navires commerciaux et militaires. Cependant, en réponse à l'agression, l'Iran a tenté de redéfinir unilatéralement les règles du jeu.Â
Téhéran fait valoir qu'en raison de l'état de conflit armé résultant de l'agression américaine de février, il a le droit d'exercer une pleine juridiction policière sur ses eaux territoriales au sein du détroit. Le CGRI a cherché à imposer le paiement de péages, l'obligation de notification préalable pour les navires de guerre étrangers et un droit de veto sur le transit des nations considérées comme hostiles. Cette position est rejetée catégoriquement tant par les États-Unis que par les pays de la région et la communauté internationale en général, qui qualifie les actions iraniennes de piraterie d’État et de violations flagrantes du droit maritime international. De plus, cette position iranienne pourrait créer un précédent très dangereux pour d’autres points de passage similaires dans le monde.Â
Selon de nombreux organismes internationaux, l'ensemble de la situation décrite et sa persistance provoquent un ralentissement économique mondial systémique. Pour ne citer qu'un chiffre, le flux de pétrole brut a diminué de 60 à 70 %, provoquant déjà une grave pénurie dans les raffineries d'Asie.Â
Le détournement forcé des pétroliers et des navires de marchandises vers des itinéraires alternatifs plus longs (tels que le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance) a saturé les chaînes d’approvisionnement mondiales, faisant grimper les coûts de fret et les prix des assurances de marchandises. L’OIT a averti que, si la crise du détroit se prolonge, la hausse soutenue des coûts énergétiques détruira des millions d’emplois à l’échelle mondiale en raison de la contraction de la consommation et de la production manufacturière.Â

Des variables qui dépendent de l’Iran
Des variables qui dépendent de l’IranÂ
C’est pourquoi l’issue des pourparlers en cours est si cruciale pour l’avenir à court terme, non seulement de la région, mais du monde entier. L’évolution du conflit est entre les mains de l’Iran et dépendra de trois variables stratégiques fondamentales :Â
- La cohésion interne du régime iranien :Â
La transition politique à Téhéran après la perte de son plus haut dirigeant spirituel et politique déterminera si l’aile pragmatique du gouvernement (soucieuse d’alléger les sanctions) parvient à s’imposer face aux commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui perçoivent le blocus du détroit comme leur dernière et plus efficace ligne de défense, et ils n’ont pas tort.Â
- La pression des acteurs de la région Asie-Pacifique (Chine et Inde) :Â
En tant que principaux clients du pétrole brut du golfe Persique, Pékin et New Delhi exercent une pression diplomatique discrète mais féroce sur Téhéran pour qu'il normalise le trafic maritime, tout en exigeant de Washington qu'il modère ses attaques afin d'éviter l'effondrement des économies émergentes. On parle beaucoup du rôle de la Chine, qui est clé en raison de son soutien traditionnel à Téhéran, mais l'Inde est également un acteur majeur en ce qui concerne les conséquences de la fermeture d'Ormuz.Â
- Les motivations électorales et stratégiques de Washington :Â
Avec les élections de mi-mandat (midterms) prévues pour la fin de l’année aux États-Unis, l’administration actuelle se trouve face à un dilemme : forcer une capitulation irréversible de l’Iran au risque de maintenir les prix de l’essence à un niveau élevé, ou accepter un accord partiel qui stabilise les marchés. Le gros problème est qu’il semble que, quoi qu’il fasse, le résultat ne sera pas positif pour Trump ou, en d’autres termes, ses adversaires pourront l’utiliser contre lui. S’il parvient à conclure un accord, les questions sur l’utilité de cette guerre pleuvront sur la Maison Blanche, car il est clair que le régime des ayatollahs continuera à diriger les destinées de l’Iran, et que ses capacités militaires continueront à représenter une menace pour les pays de la région. Mais si l’on choisit de reprendre les affrontements pour tenter de faire plier le régime, les coûts de la guerre vont exploser. On ne sait pas avec certitude combien de temps celle-ci pourrait durer ; il y aura davantage de victimes et le détroit restera fermé pendant longtemps, avec l'impact sur les prix du pétrole qu'une intensification des hostilités entraînerait.Â

Scénarios à court terme
En prenant comme point central l’issue des négociations d’Islamabad concernant l’accord sur l’ouverture du détroit d’Ormuz, nous pouvons envisager deux scénarios possibles à court terme.Â
- Consolidation de l’accord diplomatique et ouverture réglementée du détroit (scénario de détente)Â
Les pressions combinées de la Chine et des médiateurs régionaux amènent Washington et Téhéran à signer un « compromis de coexistence d’urgence ». Cet accord ne vise pas à résoudre les différends idéologiques ou structurels de fond, mais servirait à établir un protocole technique pour rétablir la sécurité de la voie maritime.Â
Dans cette hypothèse, l'Iran s'engagerait à cesser toutes les opérations de minage, à retirer ses forces spéciales des îlots litigieux et à suspendre les inspections unilatérales des navires marchands. De leur côté, les États-Unis et Israël gèleraient temporairement toutes les opérations contre le territoire iranien et lèveraient le contre-blocus du terminal de Khark.Â
Dans le cadre de cet accord, un mécanisme serait mis en place sous la supervision de l’ONU ou d’une coalition de nations neutres (dont le Pakistan et Oman) afin de certifier que les navires commerciaux transitant par le détroit ne transportent pas de matériel de guerre destiné à perturber l’équilibre régional.Â

Et le point le plus problématique : l’Iran pourrait accepter de limiter strictement ses niveaux d’enrichissement d’uranium (en fixant un plafond temporaire de 20 %) et accepter d’exporter ses excédents de matières fissiles vers un pays tiers neutre. En contrepartie, Washington autorise la libération conditionnelle des fonds gelés à l’étranger afin que l’Iran puisse acquérir des biens humanitaires et alimentaires, soulageant ainsi l’étranglement économique du pays.Â
Cet accord affaiblirait temporairement l’influence des secteurs les plus radicaux et belliqueux au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), permettant la consolidation d’un conseil de transition civilo-militaire plus pragmatique à Téhéran. Un élément fondamental serait de consolider la trêve avec le groupe Hezbollah, réduisant ainsi les attaques à la frontière nord d’Israël.Â
L’annonce de la réouverture sécurisée du détroit ferait immédiatement chuter la prime de risque géopolitique du pétrole. Les prix du baril reviendraient à des niveaux gérables et les pressions inflationnistes mondiales seraient désamorcées. Le flux de GNL vers l’Asie et l’Europe pourrait se normaliser d’ici la fin de l’automne, stabilisant dès lors les coûts de production industrielle.Â
C’est sans aucun doute le scénario le plus favorable, mais il n’en reste pas moins, d’une certaine manière, un « vÅ“u pieux », car il repose essentiellement sur des concessions de la part de l’Iran en matière nucléaire, ce qui constitue le principal obstacle, sans compter la position affichée par l’Iran de prélever un péage sur les navires transitant par les eaux du détroit.Â
â— Rupture des négociations, blocage prolongé et escalade régionale (scénario de conflit total)Â
Dans cette hypothèse, nous devons partir du principe que les pourparlers d'Islamabad ont échoué en raison de l'intransigeance mutuelle. L'Iran refuse catégoriquement de mettre fin à l'enrichissement d'uranium ou de céder le contrôle du détroit, tandis que les États-Unis insistent sur des exigences de capitulation totale que le régime de Téhéran juge inacceptables pour sa survie politique. Qu'impliquerait ce scénario ?Â
Un retour aux hostilités. Face à l’impasse des négociations et à la crise économique persistante, l’administration américaine relancerait des opérations aériennes contre l’Iran, mais dans ce cas, il s’agirait d’attaques massives visant à détruire l’ensemble des infrastructures d’exportation pétrolière de l’Iran sur l’île de Khark et les complexes industriels de raffinage afin de faire plier le régime.Â
Ces actions provoqueraient sans aucun doute une riposte totale de la part du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui ne se contenterait pas de prendre pour cibles les navires commerciaux occidentaux, mais chercherait à attaquer les infrastructures de services de base et pétrolières des pays voisins, en lançant ses missiles et ses drones contre les usines de dessalement d’eau et les raffineries de pétrole stratégiques d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.Â
Le détroit d’Ormuz deviendrait un champ de bataille naval, rendant tout transit impossible

Évidemment, ce scénario dépend des capacités dont dispose encore l’Iran et de la durée pendant laquelle il pourrait les maintenir. Cependant, il est certain qu’avec des moyens relativement limités, et tant qu’il resterait un bastion du CGRI, la situation serait très compliquée.Â
Les répercussions dans la région seraient imprévisibles car, dans une mesure plus ou moins grande, tous les fronts où opèrent les milices pro-iraniennes seraient réactivés, plongeant une fois de plus la région dans l’instabilité et augmentant, par exemple, le risque d’une invasion à grande échelle du Liban par Israël.Â
Dans cette hypothèse, le prix du baril de pétrole brut atteindrait des sommets historiques, et les conséquences pour l’économie mondiale seraient désastreuses et se prolongeraient pendant des années.Â
Il est très difficile de deviner lequel des deux scénarios est le plus probable ; cependant, au vu des positions des principaux acteurs, tout porte à croire que nous sommes plus proches du second que du premier. Il n’y aura probablement pas de rupture totale des hostilités, car cela ne convient à aucun des deux camps, et en raison des pressions extérieures mentionnées. Cependant, nous pouvons supposer que, d’une manière ou d’une autre, on ne reviendra pas à la situation antérieure au 28 février en ce qui concerne le transit par Ormuz. L'Iran a identifié ses points forts et, plus important encore, les faiblesses de son adversaire, et il sait que les États-Unis ont plus à perdre qu'à gagner en revenant à une guerre ouverte.Â
Le sort de la sécurité internationale pour le second semestre de l'année 2026 se décidera dans les bureaux où se négocie le sort du détroit d'Ormuz. L’interdépendance économique du XXIe siècle fait qu’un conflit géographiquement centré sur les côtes du golfe Persique a le pouvoir de perturber la stabilité économique des ménages et des industries à des milliers de kilomètres de là . Alors que la diplomatie tente de jeter des ponts sur un terrain miné, les acteurs mondiaux doivent se préparer à résister aux effets d’une confrontation prolongée qui a déjà réécrit les règles de la géopolitique contemporaine.Â
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