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Réveil Courrier du 14 juin 2026 | Courrier international

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Lorsque nous étions encore jeunes mariés, mon mari m'a proposé de créer un “club du million de baisersâ€. L'idée était séduisante, mais j'étais quelque peu sceptique.

Je n'avais plus été membre d'un club depuis que j'avais déserté les scouts à l'âge de 8 ans, peu emballée par les uniformes à foulard et la camaraderie forcée. De toute évidence, je n'étais pas vraiment faite pour la vie en communauté.

“Un club ? De baisers ?
— Ouais, un million de baisers, rien que toi et moi, m'a-t-il expliqué, avec un charme absolument irrésistible.
— Un million ? Mais tu as fait le calcul ? On ne vivra jamais assez longtemps.â€

Calculs amoureux

C'était dimanche, et nous étions au lit, profitant de l'un de ces matins de flânerie insouciante qui semblent réservés aux très jeunes gens et aux amours naissantes – et qui sont souvent difficiles à retrouver par la suite, quand s'installe la frénésie du quotidien.

“Alors, a-t-il repris, combien de baisers avons-nous déjà échangés, à ton avis ?†Mon mari ne s'intéressait pas à l'autre inventaire, celui dont aimaient se vanter les hommes de notre âge. Il n'était pas du genre à tenir les comptes du nombre de femmes avec lesquelles il avait couché ni à établir un classement secret de ses performances sexuelles.

Il parlait bel et bien de baisers, et uniquement de baisers, dans toute leur diversité : sur les lèvres, sur les joues, ceux qu'on s'envoie de loin, les passionnés, les tendres sur le front. Les baisers d'adieu enflammés et de retrouvailles exaltés après une longue séparation.

Sans oublier, bien sûr, ceux qui restent à jamais gravés dans la mémoire. Ces baisers langoureux à se pâmer, qui transpercent tout votre corps de désir, ces baisers irrésistibles qu'on voit dans les films noirs européens et dans les histoires d'amour les plus torrides.

“Tu devrais peut-être faire le calcul ? ai-je rétorqué – il fallait toujours que je joue les rabat-joie.
— Le calcul ? Il m'a dévisagée, l'air surpris.
— Le calcul, le continuum de l'espace-temps, appelle ça comme tu veux. Un million ? Ça fait un paquet de bisous.

— Mettons que l'on s'embrasse, je ne sais pas, vingt fois par jour… Ça chiffre viteâ€, s'est-il défendu, les yeux pleins d'espoir.

Avec un soupir, j'ai attrapé une calculatrice et tapé quelques opérations. “Heureusement que tu es beau, ai-je persiflé, en lui montrant le résultat. Parce qu'à raison de vingt baisers par jour, il nous faudra 109,6 ans pour atteindre le million.â€

Mais il en fallait plus pour le décourager :

“Et avec 50 par jour ?â€

J'ai modifié le calcul :

“C'est mieux. Plus que 54,8 ans.
— Et pour 100 baisers ?
— On tombe à 27,4 ans.
— Parfait, a-t-il conclu, nous avons quelques dizaines d'années devant nous.â€

Mon mari était originaire du Danemark, l'un de ces pays connus pour leurs champs de coquelicots, leur système de protection sociale à toute épreuve et leur population parmi les plus heureuses du monde. Son enfance insouciante et son tempérament enjoué tranchaient avec la morosité de mon New Jersey natal. De nature indépendante et angoissée, j'avais grandi dans l'idée qu'il faudrait batailler pour m'en sortir du mieux possible et que la vie serait plus rude que douce.

Après notre rencontre, il s'était lancé dans une grande campagne de propagande pour m'inculquer son optimisme naturel : notre grille-pain n'était pas cassé mais capricieux, les pluies diluviennes annonçaient un printemps verdoyant, et débarquer dans un pays inconnu sans un rond, ou presque, n'était que la promesse d'une fantastique aventure.

Je ne demandais qu'à croire en ce monde dans lequel il tentait de m'embarquer, mais vu mon tempérament et mon éducation, ce n'était pas gagné d'avance. Optimiste jusqu'à la moelle, il semblait aborder la vie avec beaucoup de candeur. Alors, pour faire bonne mesure, je m'efforçais de lui inculquer ma méfiance naturelle en contrepartie. Notre grille-pain lunatique finirait certainement par causer un incendie, et ces pluies incessantes par inonder notre cave. Comme si la malchance était suspendue en permanence telle une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, prête à s'abattre sur notre bonheur à tout instant.

Un optimiste et une pessimiste qui tombent amoureux et qui, tout en appréciant leurs différences respectives, tentent chacun de rallier l'autre à sa cause.

Et puis, un dimanche, mon mari a imaginé ce club du million de baisers.

Le club du million de baisers aux oubliettes

L'idée était belle, merveilleuse, et j'ai fini par céder devant tant de romantisme. Malgré mes réticences initiales, nous avons fini par ouvrir le premier chapitre de ce club très privé, dont nous étions les deux seuls et uniques membres. Nous nous sommes enfermés dans notre petite bulle, à un âge où tout semble possible et le temps infini.

Mais nous n'avons jamais atteint le million de baisers. Ni de près ni de loin.

Car, outre le fait que cent baisers par jour représentent une quantité astronomique de bécotage – gare aux lèvres gercées –, nous avons surtout manqué de temps.

Le cancer l'a attrapé brutalement, comme la main d'un zombie dans un film d'horreur, et ne l'a plus lâché jusqu'à l'avoir entraîné dans la tombe. Il est mort à 34 ans, dix ans seulement après notre rencontre.

Le club du million de baisers s'est dissous sans autre forme de procès, enseveli avec son membre fondateur, son âme poétique.

Quelques années plus tard, j'ai retrouvé l'amour et me suis remariée. Et une fois de plus, j'ai choisi un homme au tempérament si différent du mien que, certains jours, la vie à deux n'était plus qu'une interminable négociation. Ajoutez à cela les enfants, les chiens, et l'indicible tourbillon de la vie, et le club du million de baisers est vite tombé aux oubliettes, éclipsé par les impératifs du quotidien, l'entretien du jardin, les formalités administratives, les examens scolaires, les entrepreneurs aux abonnés absents et les ados en furie. S'il restait ne serait-ce qu'une vague réminiscence du club au fond de moi, j'étais trop préoccupée pour la remarquer.

J'ai toujours eu la tête sur les épaules, je sais que la vie n'est pas à prendre à la légère, et la disparition de mon premier mari n'avait fait que renforcer ma tendance naturelle à la prudence. Je vivais avec une inquiétude permanente en toile de fond. Comment s'assurer que tout irait bien dans un monde aussi instable et de plus en plus insensé ? Comme toutes les autres, ma famille a connu des hauts et des bas. La maladie, la mort des parents, les aléas professionnels, les amis qui vont mal. Le monde semblait sens dessus dessous, nos vies chaotiques.

Un nouvel élan d'amour

Et puis mon petit-fils est arrivé.

À ce moment-là, l'âge aidant, la frénésie du quotidien commençait à s'apaiser, et plus je retrouvais du temps pour moi, plus le souvenir du club du million de baisers revenait me hanter. La naissance de mon petit-fils m'a ramenée brutalement en arrière, vers une bulle où plus rien n'existait hormis lui et moi. Il y a dans le lien avec un nouveau-né un sentiment d'être coupé du monde extérieur très semblable à celui des amours naissantes.

J'avais l'impression de redécouvrir la vie, et une fois de plus ma vision du monde a changé. Je me suis laissé gagner par un optimisme inédit. Peut-être était-ce là l'effet moteur d'une nouvelle génération, une récompense de l'univers pour le travail accompli – après tout, nous avions contribué à perpétuer l'espèce humaine.

Ou était-ce simplement la fameuse joie de devenir grand-mère ? Un nouvel élan d'amour pour finir, après toutes les épreuves et les cadeaux de la vie, le début de l'ultime chapitre de notre existence ?

Mon petit-fils est encore trop jeune pour adhérer au club du million de baisers, et, de toute façon, il n'a pas encore donné son accord, puisqu'il en est toujours au stade des babillements.

Mais, lorsqu'il pleure, j'ai une technique infaillible pour le calmer : je le prends sur mes genoux et le couvre de dizaines de petits bisous sur la joue, juste sous l'oreille gauche. C'est son point faible. Il reste alors assis calmement, les paupières qui papillonnent, blotti dans mes bras. J'espère avoir encore quelques années devant moi avant qu'il ne soit trop grand pour ces bisous.

Si mon petit-fils n'est encore qu'un bébé, je ne suis plus toute jeune, et nous n'aurons pas des dizaines et des dizaines d'années à partager. Le temps nous est compté pour accumuler un nombre record de bisous. L'objectif du million semble une fois de plus inaccessible.

Et puis, l'autre jour, alors que je serrais sa petite main potelée dans la mienne, toute ridée, l'évidence s'est imposée à moi : pourquoi diable le million de baisers devrait-il être cantonné à deux personnes ? Quelle règle idiote. Je ne recevrai jamais un million de bisous de ce petit bonhomme, ni de personne d'autre d'ailleurs (encore un coup de ce foutu continuum de l'espace-temps).

Mais si j'additionne tous ceux que j'ai reçus tout au long de mon passage sur cette Terre (qui, je l'espère, se prolongera encore un peu), j'ai échangé de très, très nombreux baisers avec tous les gens que j'ai aimés et qui m'ont aimée. Et même s'il n'existe aucun moyen de savoir combien d'années chacun a encore devant lui, tant que nous sommes vivants, nous pouvons tous faire partie de ce club. Et c'est amplement suffisant.