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Is nostalgia necessarily reactionary?

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Juste une illusion, Stranger Things, Cold Wave… Les années 1980 et leur esthétique connaissent depuis quelques années un retour en grâce marqué dans la culture populaire, y compris chez ceux qui ne les ont pas connues. Mais cette image d'Épinal, celle d'une époque « plus simple », laisse aussi de côté certaines réalités historiques : inflation, violence, sexisme… Aujourd'hui, l'appel à ces âges d'or fantasmés semble s'être imposé comme l'un des principaux procédés discursifs propres au monde politique. De nombreux mouvements politiques à droite paraissent avoir été entièrement bâtis sur l'affect nostalgique : on pense au Make America Great Again de Donald Trump, ou à la campagne d'Éric Zemmour en 2022.

Une nostalgie de gauche existe-t-elle ? Selon Emmanuelle Fantin, maîtresse de conférences en science de l’information et de la communication au Celsa, la nostalgie de droite, voire d’extrême droite, aurait plutôt trait à une “nostalgie de l’ordre“, tandis que la nostalgie de gauche serait plutôt celle “du désordre, de la disruption“. Ainsi à gauche, on a “l’idée d’une disruption qui aurait mené vers l’utopie d’une communauté, ou l’utopie d’une justice sociale”. Il s’agirait donc “plutôt d’un désordre ou d’une disruption portée vers l’avenir, là où cette nostalgie de l’ordre à droite est plutôt portée vers l’idée d’un passé immuable, qui ne devrait pas bouger“. Elle en prend pour preuve la réunion organisée par le Parti Socialiste à la Bellevilloise début mai. A cette occasion, “les unitaires de gauche ont construit tout un discours autour de Léon Blum, avec même le mot de passe du Wi-Fi de l’événement, qui était “Fais comme Léon”. Cette espèce de mythification ou de mythologie de Léon Blum, [insiste sur le fait qu’] 90 years ago, they did it, they succeeded in unifying the left, let’s do like him, etc.“.

Chez les socialistes ou les conservateurs, les libéraux comme les autoritaires, quels enjeux, et quels risques, à manier la nostalgie en politique ? Pourquoi ces discours trouvent-il un terreau si favorable chez celui qui rumine le passé ? Jean Birnbaum, rédacteur en chef du Monde des livres, évoque ici la figure du philosophe Daniel Bensaïd, qui a théorisé la puissance politique de la nostalgie à l’aune d’un temps qui passe de plus en plus vite. “Au moment de 68, Daniel Bensaïd avait cette formule qui est restée mythique : « l’histoire nous mord la nuque ». Donc il y avait cette notion de l’accélération, « cours, cours, camarade, le vieux monde est derrière toi». Or, au fil du temps, avec l’accumulation des défaites, des désillusions, des désastres, des rendez-vous manqués, il en est venu à la conception d’une sorte de marxisme mélancolique, où finalement l’important est une sorte de lente impatience. Il en est venu à théoriser la mélancolie, la nostalgie comme une méthode révolutionnaire“. Si l’on va au bout de sa théorie, “l’arrière-garde sera finalement à l’avant-garde, pas au sens réactionnaire, mais au sens où vous allez essayer d’envelopper les expériences passées, l’accumulation et l’archive, la question de l’archive en tant qu’elle est explosive“.

    Nostalgies contemporaines. Médias, culture et technologie (Septentrion, 2021), co-dirigé par Emmanuelle FantinC'était mieux demain ? Actualité de la nostalgie (Gallimard, 2024), ouvrage collectif dirigé par Jean Birnbaum

      Générique de l'émission Champs-Elysées avec Michel Drucker“Le temps des cerises”, par Yves Montand, 1955 (Paroles de Jean-Baptiste Clément, musique d'Antoine Renard, 1868) dans le 6/9 de France Inter, le 18 février 2018