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Alain Gomis, director of the film "Dao"

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Issu d'un milieu modeste, Alain Gomis découvre le cinéma à travers les westerns diffusés à la télévision, puis au ciné-club de son école. Il a alors le sentiment d'en comprendre instinctivement le langage. Lui qui s'était pourtant vu refuser l'entrée à la La Fémis et à l'École nationale supérieure Louis-Lumière a depuis pris sa revanche…
Au cinéma, il entre par la petite porte. Après une licence d'histoire de l'art et un master d'études cinématographiques, il décroche un stage au sein de la société de production du cinéaste burkinabé Ouverture dans un nouvel onglet. Une expérience décisive, au cours de laquelle il propose un scénario issu de son mémoire de fin d'études, qui deviendra son premier long métrage, L'Afrance (2001). Depuis, le réalisateur franco-sénégalais s'est imposé dans le paysage cinématographique contemporain. Son cinéma, sensoriel et immersif, aux textures organiques, continue de se déployer à la lisière du politique et de l'intime.Présenté en compétition à la Berlinale 2026, Dao, son septième long-métrage, s'inscrit à la lisière de la fiction et du documentaire. Le cinéaste y fait dialoguer la Guinée-Bissau et la banlieue parisienne, articulant noces et rituels funéraires autour du personnage de Gloria et de sa fille Nour. Entre mémoire, deuil et quête d'apaisement, c'est dans un voyage de presque trois heures à leurs côtés que le cinéaste nous entraîne.

Alain Gomis, director of the film "Dao"
La comédienne Katy Correa dans le film “Dao” d’Alain Gomis – © 2026 – Les Films du Worso – Srab Films – Yennenga Productions

Dao n'est pas né d'une idée précise ni d'un moment unique, mais plutôt d'un ensemble d'expériences accumulées au fil du temps. L'un des premiers éléments déclencheurs fut sans doute la cérémonie mortuaire de son père en Guinée-Bissau. Selon les traditions de la communauté manjaque, dont il est originaire, un défunt doit toujours revenir dans son village, physiquement ou symboliquement. Ainsi, deux ou trois ans après sa disparition, une grande cérémonie est organisée, au cours de laquelle le mort est incarné par une statuette. “C'est une renaissance !” explique Alain Gomis. Cette cérémonie est avant tout un moment de joie : on y célèbre la vie de la personne disparue :“C'est la plus belle façon de vivre un deuil”, confie le cinéaste. Plus tard, à l'occasion d'un mariage auquel il assiste, une autre intuition émerge. Au cÅ“ur de cette effervescence collective, l'idée du film commence alors à germer…Ce qu'Alain Gomis recherche avant tout dans le médium cinématographique, c'est sa capacité à provoquer des rencontres à travers des histoires venues du monde entier. “Tout à coup, on se découvre parfois plus profondément qu'avec son propre voisin ou même son frère. Le cinéma permet de créer une forme d'intimité commune“, explique-t-il. Pour le cinéaste, la beauté de cet art tient dans cette capacité à se reconnaître les uns les autres et à partager, le temps d'un instant, le sentiment d'être ensemble. Et même si cette rencontre reste éphémère, elle n'en demeure pas moins essentielle. Filmer ces deux cérémonies et les faire se répondre en parallèle, c'était donc l'occasion de faire se rencontrer deux mondes, de tisser un lien entre la vie et la mort, entre les continents : “Sinon on finit par penser que l'universalité est située à Paris. Ce qui est très dangereux dans nos rapports les uns avec les autres”, confie le réalisateur.

Les comédiens D'Johé Kouadio et Mike Etienne dans le film “Dao” d’Alain Gomis, en salle le 29 avril 2026 – © 2026 – Les Films du Worso – Srab Films – Yennenga Production

Dao mêle comédiens professionnels, amateurs, ainsi que des proches du réalisateur, amis et membres de sa famille et tous au même niveau : “Il n’y a pas de figurants dans ce film”. Le rôle de Gloria est interprété par sa cousine, Katy Correa, et le récit se déploie à travers son regard. Si Alain Gomis a choisi une femme pour incarner le personnage principal, il reconnaît ne pas pouvoir vraiment l'expliquer : “Je ne sais pas précisément comment le film se fait, c'est une sensation : je voyais une femme.” Il ajoute également ne pas maîtriser entièrement l'écriture de ce personnage féminin : “Je ne peux pas écrire pour mon personnage féminin, je peux seulement lui proposer des situations qu'elle va incarner parce que je n’ai pas cette expérience-là, d’être une femme et d’être cette femme-là, encore moins.”Ce mélange entre une écriture scénarisée – peu dialoguée, mais reposant tout de même sur une trame nécessaire pour obtenir des financements – et une écriture sur le vif fait sans doute tout le charme, l'intensité et la complexité de Dao. En refusant d'endosser la posture d'un auteur en surplomb, qu'il jugeait désuète dans le processus de fabrication du film, il ouvre ainsi son Å“uvre à l'improvisation et apprend à laisser la place: “Et soudain, je me retrouve spectateur de quelque chose de mieux que ce que j'aurais pu faire“, confie-t-il.

Les comédiennes Katy Correa et D’Johé Kouadio interprètent respectivement Gloria et Nour dans “Dao”, dernier film du réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis – © 2026 – Les Films du Worso – Srab Films – Yennenga Production – Nafi F

Le film mêle fiction et documentaire, au point qu'il devient parfois difficile de distinguer ce qui relève du réel, de la mise en scène, du jeu ou de la reconstitution. Il arrive même qu'un cadreur entre dans le champ, brouillant encore davantage la perception du spectateur. Alain Gomis brouille volontairement les frontières : “Ce n'est pas parce qu'on montre les ficelles des marionnettes qu'on n'y croit pas.” Cette démarche vise moins à tromper le spectateur qu'à activer chez lui une forme de croyance et d'imagination : “Il y a un pacte avec le spectateur qui ne tient pas sur le fait de le flouer” explique-t-il.Déambulant avec sa caméra au milieu des acteurs lors de longues prises, Alain Gomis cherche ainsi à créer un espace de vérité émotionnelle : “C'est ça qui est beau, cette sensation que tout le plateau forme comme un groupe de jazz jouant et improvisant ensemble.” Le cinéaste envisage d'ailleurs le tournage comme un véritable lieu de vie : “On se promène là-dedans, on les laisse faire ; cela se passe devant comme derrière la caméra. Le plateau devient alors un espace vivant. Certains sont même repartis du mariage en disant que c'était le plus beau auquel ils avaient assisté”, raconte-t-il en riant.L’idée de ne pas privilgier la technique et de roder son équipe technique à être tout à fait prête à s'adapter, à prendre des risques et à ne pas être dans le confort permettait aux interprètes d’être à l'aise. Et si la caméra influence ce qui se passe, elle n’en devient pas moins un outil pour libérer une parole authentique. Et cette parole ne peut émerger que si les personnes filmées se sentent écoutées, en confiance, certaines que leurs propos ne seront ni déformés ni instrumentalisés. Pari réussi.