Premier enseignement: la Hongrie tourne le dos à la politique du veto permanent. Au fil des années et de ses contentieux avec Bruxelles, Viktor Orban avait fait du veto une véritable arme de négociation. Dans une Union où l'unanimité demeure requise sur des dossiers aussi essentiels que la politique étrangère, les sanctions ou l'entrée de nouveaux États, cette stratégie lui permettait d'exercer une influence sans commune mesure avec le poids économique et démographique de son pays.
Les effets de l'alternance sont immédiats. En quelques semaines seulement, les Vingt-Sept sont parvenus à ouvrir le premier groupe de chapitres de négociation avec l'Ukraine et à adopter un vingtième paquet de sanctions contre la Russie, jusque-là bloqués par Budapest.
Faut-il en conclure que la Hongrie est totalement rentrée dans le rang sur le dossier ukrainien? Rien n'est moins sûr. Péter Magyar a déjà confirmé que son pays ne participerait pas aux efforts européens d'assistance militaire à Kiev et qu'il entend maintenir ses approvisionnements en hydrocarbures russes. Surtout, les enquêtes d'opinion montrent qu'une majorité de Hongrois demeure opposée à une adhésion rapide de l'Ukraine à l'Union européenne.
Durant la campagne électorale, le nouveau Premier ministre s'était engagé à organiser un référendum lorsque la perspective d'adhésion deviendrait concrète. Et si le débat démocratique sur l'élargissement venait finalement de Budapest, pour ensuite gagner d'autres capitales européennes?
Deuxième enseignement: Budapest rééquilibre sa politique étrangère. Mais elle ne s'aligne pas. Ceux qui rêvaient d'un Péter Magyar rompant avec les choix géopolitiques de son prédécesseur en sont déjà revenus.
Si le nouveau Premier ministre rétablit incontestablement une relation avec la Commission profondément dégradée sous Viktor Orbán, la Hongrie ne passe pas pour autant d'une logique multipolaire à une logique d'alignement; elle recompose simplement l'ordre de ses priorités en donnant la préférence au partenariat européen, là où Viktor Orbán cherchait un équilibre permanent entre l'Occident, la Russie et la Chine.
«À bien des égards, Péter Magyar apparaît comme une Giorgia Meloni d'Europe centrale»
—  Florence Kuntz
Choix idéologique ou réalisme économique? Sans doute les deux. Le bras de fer avec Bruxelles a coûté plusieurs milliards d'euros à la Hongrie. Il a privé le pays d'une part importante de ses investissements publics, affaibli le forint et contribué à rendre l'économie hongroise moins performante que celles de ses voisins d'Europe centrale.
Pour les électeurs de Péter Magyar, l'urgence est économique. Pour Ursula von der Leyen, elle est politique. L'accord conclu en mai pour engager le déblocage progressif de plus de 16 milliards d'euros de fonds jusque-là suspendus répond à ces deux impératifs. Les dossiers les plus sensibles — dont la politique migratoire — n'ont pas disparu; ils ont été provisoirement relégués au second plan afin de permettre l'affichage d'une normalisation des relations entre Budapest et Bruxelles.
Troisième enseignement: la Hongrie continuera de porter une voix singulière dans les arbitrages européens, et particulièrement à court terme dans le débat sensible qui anime Bruxelles, à savoir la relation avec Pékin – pudiquement rebaptisée le temps d'un sommet européen «les déséquilibres macroéconomiques mondiaux».
Viktor Orbán avait fait de la Hongrie un partenaire privilégié des nouvelles routes de la Soie, présentant sa position géographique comme un «hub» chinois vers le marché européen.
Parmi les réalisations les plus emblématiques, la ligne Budapest-Belgrade, le centre de recherche et de développement de Huawei à Budapest et le plus important centre logistique du groupe près de la capitale, ainsi que des investissements massifs dans l'automobile électrique: une méga-usine de batteries CATL, la première usine automobile BYD d'Europe, puis l'installation à Budapest du siège européen du même constructeur.
Péter Magyar ne remet pas en cause cette stratégie industrielle. Il affirme au contraire que la coopération avec la Chine demeure dans l'intérêt de son pays. En revanche, il promet de conditionner davantage les investissements chinois aux règles européennes et à la valorisation de l'économie hongroise. Une voie étroite, mais qui pourrait coaliser des intérêts convergents dans la bataille de l'Industrial Acceleration Act.
À bien des égards, Péter Magyar apparaît comme une Giorgia Meloni d'Europe centrale: pleinement inséré dans le jeu européen, mais déterminé à défendre une conception exigeante des intérêts nationaux, une politique migratoire restrictive, un agenda conservateur et une diplomatie pragmatique. Saura-t-il, comme la présidente du Conseil des ministres d'Italie, convertir son poids national en leadership européen?





