Yves Lacoste est né le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc. Sa mère est bibliothécaire, son père est géologue. Après sa jeunesse au Maroc, il poursuit ses études en France, notamment au lycée Lakanal, puis à l'Institut de géographie. Reçu à l'agrégation de géographie en 1952, il part enseigner en Algérie, au lycée Bugeaud d'Alger, avec celle qui deviendra son épouse, l'ethnologue Camille Lacoste-Dujardin, spécialiste des mondes berbères.
La géographie comme rapport politique
Durant sa période nord-africaine, Yves Lacoste côtoie les milieux anticolonialistes, s'intéresse au Maghreb, au sous-développement, aux effets de la domination coloniale sur les sociétés et les territoires. Son regard de géographe se construit dans ce contexte politique : la géographie ne peut pas être seulement une description des reliefs, des fleuves et des climats. Elle engage aussi des rapports de force, des choix d'aménagement, des politiques de contrôle, des stratégies militaires ou administratives.
De retour en France, Yves Lacoste poursuit ses travaux universitaires et enseigne à Paris 8, dans le contexte intellectuel bouillonnant de Vincennes. C'est là qu'il va contribuer à déplacer durablement le centre de gravité de la géographie française. À ses yeux, la discipline a trop longtemps été réduite à une matière scolaire, parfois descriptive, souvent coupée des enjeux de pouvoir. Il veut lui rendre sa dimension stratégique.
Cette ambition éclate en 1976 avec la publication de La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, aux éditions Maspero. Le titre devient immédiatement une formule, presque un slogan. Il choque, intrigue, s'impose. Yves Lacoste y défend une idée simple et radicale : la géographie n'est pas seulement un savoir d'école, elle est aussi un savoir de commandement, d'État, de guerre, de conquête, d'administration et de domination.
Dans ce livre devenu classique, Yves Lacoste critique la « géographie des professeurs », qu'il juge trop éloignée des usages réels du savoir géographique. Il rappelle que les cartes, les découpages territoriaux, les connaissances sur les populations, les routes, les reliefs et les ressources ont toujours intéressé les pouvoirs. Un territoire n'est jamais neutre. Le décrire, le découper, le représenter, c'est déjà participer à une manière de le comprendre, donc parfois de le contrôler.
Une école française de géopolitique
La même année, Yves Lacoste fonde la revue Hérodote, d'abord sous-titrée Stratégies, géographies, idéologies, avant de devenir une revue de géographie et de géopolitique. Il s’agit ici de créer un lieu où la géographie puisse se confronter aux conflits contemporains, aux idéologies, aux rivalités territoriales, aux guerres, aux nationalismes, aux frontières, aux États et aux représentations collectives.
La trajectoire d’Yves Lacoste est également marquée par ses enquêtes de terrain. L'un des épisodes les plus célèbres reste son travail sur les bombardements américains des digues du fleuve Rouge pendant la guerre du Viêt Nam. En 1972, il analyse la logique géographique de ces frappes : viser des points stratégiques du territoire, fragiliser les digues, exploiter les vulnérabilités du delta.Â
Yves Lacoste contribuera aussi à réhabiliter le mot « géopolitique » en France. Le terme restait longtemps chargé d'une histoire lourde, en raison de son association aux doctrines allemandes du début du XXe siècle et à leurs usages par les régimes impérialistes et nazis. Il veut l'arracher à cette généalogie encombrante pour en faire un outil d'analyse démocratique : comprendre les rivalités de pouvoir sur des territoires, à toutes les échelles, du conflit mondial au quartier, de l'État à la commune, de la frontière internationale au projet d'aménagement local.
Cette approche donnera naissance à une véritable école française de géopolitique. En 1989, Yves Lacoste fonde à Paris 8 le DEA de géopolitique et le Centre de recherche et d'analyse géopolitique, ancêtres de l'Institut français de géopolitique. L'IFG prolonge ensuite ce travail en formant des étudiants et des doctorants à l'analyse des rivalités territoriales, de la cartographie, des conflits politiques et des représentations géopolitiques.
La carte n'est jamais innocente
Le Maghreb, le tiers-monde, la Méditerranée, l'eau, la nation, la question postcoloniale ou encore les représentations cartographiques occupent une place importante dans son œuvre.
Parmi ses ouvrages figurent Les Pays sous-développés, Géographie du sous-développement, Ibn Khaldoun : naissance de l'histoire, passé du Tiers-Monde, Dictionnaire de géopolitique, Géopolitique : la longue histoire d'aujourd'hui, La question post-coloniale : une analyse géopolitique ou encore Aventures d'un géographe, publié en 2018 aux éditions des Équateurs.
Son parcours n'a pas été exempt de controverses. Certains géographes lui ont reproché une conception trop polémique de la discipline, d'autres une approche trop empirique ou trop politique.Â
Roger Brunet, autre figure majeure de la géographie française, s'inquiétait d'une redéfinition trop large de la discipline autour des rivalités de pouvoir et des territoires. Claude Raffestin, auteur de Pour une géographie du pouvoir, défendait de son côté une conception plus relationnelle du pouvoir, moins centrée sur l'État, les frontières et les conflits, et se méfiait du retour d'un terme, « géopolitique », lourdement chargé par son histoire.Â
La reconnaissance internationale viendra notamment avec le prix Vautrin-Lud, reçu en 2000, l'une des plus importantes distinctions mondiales dans le champ de la géographie.Â
À l'heure où guerres, frontières, ressources, routes maritimes, câbles sous-marins, métropoles et récits nationaux nourrissent les tensions contemporaines, l'œuvre d'Yves Lacoste conserve une force intacte. Sa leçon demeure : les territoires ne parlent jamais d'eux-mêmes. Il faut apprendre à les lire, à les cartographier, à comprendre qui les nomme, les découpe, les revendique ou les gouverne.
Yves Lacoste a fait de la géographie une discipline d'alerte : une manière de voir les rapports de force derrière les paysages, et de rappeler que la carte n'est jamais innocente.
Crédits photo : Yves Lacoste recevant le prix Vautrin-Lud à Saint-Dié-des-Vosges en 2000 (Ji-Elle, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
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