En France, les trois quarts des festivals ont été créés depuis les années 2000, dont près de la moitié au cours de la dernière décennie, selon la cartographie nationale des festivals. Une croissance continue, qui s'accompagne d'une montée en puissance des formats, portée par l'attractivité des événements et la concurrence entre territoires et programmations. Jauges plus élevées, dispositifs techniques plus lourds, programmation internationale : pour exister, les festivals doivent attirer, marquer, se distinguer. Or cette logique entre en tension avec les objectifs écologiques.
Â
Longtemps, la transition écologique des festivals a avancé par expérimentations locales et engagement de quelques pionniers. En 2021, avec les États généraux des festivals, le sujet entre dans la politique publique du ministère de la Culture. Observation du secteur, structuration des données, charte de développement durable : l'objectif est de poser un cadre commun. Surtout, un principe s'impose progressivement : l'accès aux aides publiques est désormais conditionné à des engagements concrets.Â
Â
Des engagements aux pratiques
Â
À Toulouse, le Rose Festival a identifié la mobilité du public comme son principal défi : plus de 90 % de ses émissions de gaz à effet de serre proviennent des déplacements des festivaliers. Pour y répondre, l'événement renforce le recours aux transports en commun et au covoiturage, avec notamment une priorité d'accès au parking P1, le plus proche des entrées, pour les véhicules transportant plus de trois passagers, ainsi que plus de 400 places de stationnement pour les vélos. Le festival poursuit en parallèle la réduction du plastique et la redistribution des invendus alimentaires.
Â
À We Love Green, la logique est poussée plus loin encore, avec l'idée d'agir là où l'organisation estime avoir une prise réelle. « Avec le passage au 100 % végétarien en 2023 on a constaté une réduction de 60 % des émissions de carbone liées à l'alimentation », explique Léo Balage, responsable RSE. Mais ces arbitrages touchent aussi à l'énergie et aux infrastructures mêmes du festival. Éclairage solaire, générateurs à biocarburants, énergie renouvelable, toilettes sèches pour limiter l'usage d'eau et les rejets chimiques : l'enjeu est de transformer concrètement les conditions matérielles de production de l'événement.
Â
De plus, pour sensibiliser les festivaliers, We Love Green a mis en place dès sa création en 2011 la scène Impact, devenue Think Tank, un espace entièrement dédié aux enjeux écologiques et sociaux, où se succèdent conférences, tables rondes, projections et prises de parole engagées. D'abord boudée, la scène affiche désormais complet, signe que ces sujets gagnent en légitimité.Â
Â
Des limites humaines et structurelles
Â
Selon une étude Ifop pour Bona Fidé, 83% des festivaliers jugent important que les organisateurs s'engagent et communiquent sur les enjeux environnementaux. Mais cet apparent consensus mérite d'être nuancé. Les entretiens qualitatifs menés auprès des 18-34 ans éclairent ce point de tension. Dans leur rapport au spectacle vivant, l'écologie reste secondaire. « On n'est pas prêt à renoncer au show et au lien avec l'artiste pour ce motif », résume un répondant. La sensibilisation fonctionne, mais reste conditionnée à l'intensité de l'expérience.
Â
Au-delà du public, une limite majeure tient à la nature même des festivals. Une partie des leviers échappent aux organisateurs : circulation des artistes, organisation des tournées, logistique des productions, mutualisation des dates. Lors du forum France Festivals SoFEST! 2025, un programmateur résumait ainsi certaines exigences de tournée : « un jet pour l'artiste et son équipe, puis un deuxième avion pour les bagages ». Avec les artistes régionaux ou émergents, les contraintes sont moindres ; elles explosent dès qu'il s'agit de têtes d'affiche.
Â
C'est là que la question de la coopération devient centrale. Penser les interactions suppose de travailler ensemble, au prix de renoncements. Chaque festival expérimente à son échelle, développe ses propres outils, ses propres solutions. « We Love Green partage chaque fois que possible ses méthodologies de travail et résultats (…) pour contribuer à l'évolution de la filière », indique ainsi le festival dans son bilan carbone. L'enjeu n'est donc plus seulement d'agir, mais de se coordonner. Pour initier une transition écologique, les bonnes volontés individuelles ne suffisent pas toujours face à l'ampleur de la tâche. Le collectif peut alors devenir un puissant levier de mise en mouvement.Â
Â
La biodiversité, angle mort des festivals en plein airÂ
Â
Si les festivals verdissent leur image, la protection de la faune sauvage reste un défi complexe. Des enceintes monumentales qui crachent jusqu'à 100 décibels, des faisceaux lumineux qui percent la nuit et des milliers de pieds qui martèlent le sol pendant plusieurs jours… Le décor emblématique d'un festival demeure inchangé. Si les gobelets réutilisables y ont fait leur apparition pour réduire les déchets, un enjeu reste dans l'ombre : la biodiversité. Elle est pourtant au cÅ“ur de la Charte de développement durable pour les festivals, publiée en 2021 par le ministère de la Culture.Â
Â
D'après la Ligue de protection des oiseaux (LPO), les nuisances causées par ces festivals semblent avoir des effets directs sur leur reproduction, notamment en période de nidification. L'association dédiée à la protection de la nature s'intéresse depuis plusieurs années au sujet des festivals. Dans ses bannettes, un dossier ouvert en 2022 concerne le festival We Love Green. Organisé début juin au bois de Vincennes, cet événement illustre parfaitement la difficile conciliation entre festival et biodiversité. Il se tient dans une zone protégée par la Charte de 2021, à des dates qui coïncident avec la période de nidification des oiseaux. Face aux critiques, le festival a lancé en 2024 une étude sur le sujet.Â
Â
La première année, le protocole s'est concentré sur les chiroptères (chauves-souris) et les mésanges charbonnières, utilisées comme espèce témoin pour les oiseaux. Les résultats publiés par les organisateurs se veulent rassurants. Cette année-là , les oisillons avaient déjà pris leur envol avant la tenue du festival. L'étude conclut donc que l'événement “ne coïncide pas avec la phase de reproduction critique pour ces espècesâ€. Pour la LPO, il s'agit d'une “chance†liée au calendrier naturel de 2024, mais qui ne lève pas toutes les inquiétudes. La vigilance reste de mise : selon l'association, l'étude d'une seule espèce d'oiseaux sur une seule année ne suffit pas à prouver l'absence d'impact sur le long terme.Â
Â
Un débat qui divise jusqu'aux experts
Â
Pour comprendre la complexité du sujet, il faut en parler avec celles et ceux qui Å“uvrent au quotidien pour concilier activité humaine et biodiversité. Benoît Viseux, responsable de médiation faune sauvage à la LPO, est l'un d'entre eux. Parmi ses missions, il surveille les nuisances des festivals sur les animaux : “Il y a un impact, c'est certain, mais il est dur à quantifier.†admet-il.Â
Â
Car la question du dérangement ne fait pas l'unanimité. Certains prônent une ligne sans concession, exigeant le déplacement pur et simple des événements hors des zones naturelles. D'autres se montrent plus pragmatiques. “L'impact d'un festival dépend de deux facteurs : le lieu et la période. On ne pourra pas empêcher les festivals d'avoir lieu, mais il faut privilégier des zones à faible biodiversité.†nuance Benoît. Si les Francofolies de La Rochelle (150 000 festivaliers), organisées en plein centre-ville, ne posent selon lui aucun problème, le bois de Vincennes reste un point de friction important. Marine Cornet, responsable de la protection de la nature, est catégorique : “En l'absence d'élément probant sur la reproduction des oiseaux, l'emplacement et la date du festival posent problèmes et doivent être déplacés.â€.
Â
Malgré les tensions, Benoît Viseux observe une prise de conscience progressive. Par ailleurs, la démarche de We Love Green semble marquer un tournant. En 2025, le festival Hellfest (240 000 festivaliers, l'un des plus grands en France) a emboîté le pas en lançant une étude sur les chauves-souris. Des entreprises saluées par Benoît, qui tempère cependant : “J'espère que les organisateurs sont sincères. Il faut garder en tête qu'il n'y aura jamais de solution optimale.â€.Â
Â
Entre l'enthousiasme pour la fête en plein air et le silence nécessaire à la faune sauvage, cette mission pourrait rester une équation sans fin. Les organisateur.ice.s de festival prennent petit à petit conscience de ces enjeux sans néanmoins être catégorique dans leur engagement. Les prochaines années marquent alors peut-être le début d'études plus profondes sur le sujet et de véritables changements dans la façon de penser et d'imaginer les festivals de musique en plein air.
Â






